Recension : Margot Dazey, Respectable Muslims (2024, Cambridge University Press)

Margot Dazey (2024), Respectable Muslims. Morals and Manners of Minority Citizens in France, Cambridge, Cambridge University Press, 262 p.

Recension version post-print par
Lucas Faure
lucas.faure@ulb.be
Chercheur post-doctorant à l’Université libre de Bruxelles, Group of research on Ethnic Relations, Migration and Equality (GERME), chercheur associé au Centre méditerranéen de sociologie, de science politique et d’histoire (MESOPOLHIS, UMR 7064) ; ULB, Institut de Sociologie, CP 124, Avenue F.D. Roosevelt 50, B-1050 Bruxelles, Belgique

L’ouvrage de Margot Dazey porte sur les Français de confession musulmane qui cherchent à attester de leur respectabilité dans un contexte minoritaire où ils sont fortement stigmatisés. À travers ce terme de politique de respectabilité, la chercheuse entend « le processus par lequel les membres privilégiés des groupes marginalisés se conforment aux normes sociales dominantes pour faire avancer la condition du groupe »[1] (p. 221). L’auteure prend comme cas d’étude l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), renommée Musulmans de France depuis 2017, laquelle regroupe sous son égide une centaine d’organisations, allant de la gestion des mosquées à des activités annexes (associations étudiantes, humanitaires, écoles privées, etc.). À la fois populaire et critiquée par celles et ceux qu’elle entend représenter, capable de nouer des partenariats avec les pouvoirs publics et néanmoins suspectée par ces derniers, l’UOIF est un acteur-clé du paysage de l’islam de France depuis sa création en 1983. En 262 pages, Margot Dazey décrit les tensions inhérentes à la politique de respectabilité menée par l’UOIF au sein d’un contexte français de forte suspicion vis-à-vis du fait musulman. L’ouvrage s’intéresse à la fabrique concrète de cette politique de respectabilité en adoptant, non pas le point de vue de la puissance publique sur le « bon » islam, mais celui des principaux concernés, à savoir les responsables musulmans de l’UOIF (chapitre 1). Pour cela, Margot Dazey a concilié durant sa thèse plusieurs méthodes d’enquête, travaillant à partir d’entretiens, d’observations ethnographiques (principalement à Bordeaux, Lille et La Courneuve) et d’archives (celles de l’UOIF ainsi que de la presse).

Loin d’être un acquis, la respectabilité doit se conquérir et s’entretenir sur le temps long (chapitre 2). Nés pour la plupart à l’étranger, les responsables de l’UOIF font face à un déni de francité et sont la cible d’attaques récurrentes concernant leurs loyautés, qui iraient davantage à leurs pays d’origine ou à une communauté musulmane transnationale. L’adoption d’un registre patriotique prend place dans une volonté de donner des gages de leur appartenance nationale : drapeaux français et autres références à l’histoire nationale sont régulièrement convoqués dans la communication officielle de l’UOIF, tandis que certains vont jusqu’à s’engager dans l’armée, dont l’UOIF fournit une partie des aumôniers. En inscrivant leur engagement dans une histoire longue, les responsables de l’UOIF cherchent à montrer que l’islam a toute sa place dans la société française et revendiquent de pouvoir pratiquer librement leur religion en France. L’attachement à la France s’incarne également dans leur maitrise linguistique : au sein des lieux de cultes affiliés à l’UOIF, les prêches sont dispensés en français.

À revers d’une jeune génération de Français de confession musulmane qui aiment la France mais la quittent[2], on pourrait dire que les responsables de l’UOIF aiment la France et l’habitent.

Le contexte sécuritaire français façonne la quête de respectabilité de l’UOIF (chapitre 3). Particulièrement ciblés en tant que responsables associatifs, ses membres s’astreignent à un fort autocontrôle : ils incorporent la surveillance et la répercutent dans leur quotidien auprès de leurs coreligionnaires, reproduisant la surveillance de l’État sur les membres du groupe. On voit ici poindre une dimension centrale de la respectabilité, à savoir que celle-ci s’acquiert et s’entretient autant pour soi que contre d’autres individus étiquetés comme moins respectables que soi.

Que ce soit par des prises de parole au nom du groupe ou par des collaborations plus ou moins assumées avec les pouvoirs publics, la politique de respectabilité entreprise par l’UOIF amène ses membres à se positionner en garants de l’ordre communautaire (chapitre 4). Chronologiquement, ce rôle d’intermédiaires communautaires que revendiquent les responsables de l’UOIF s’est d’abord construit sur le registre de la médiation interculturelle (par le travail social, l’humanitaire, l’intégration des jeunes, etc.) puis sur celui sécuritaire (par la prévention de la radicalisation) (p. 97-98). S’érigeant en remparts face à l’extrémisme, les responsables de l’UOIF condamnent systématiquement les attaques terroristes qui touchent le territoire national afin de mettre à distance ces actes de ce qui constitue le « vrai » islam. Margot Dazey illustre finement combien la revendication d’un porte-parolat communautaire n’est pas exempte d’ambivalence : elle s’accompagne en particulier d’une exclusion de certains membres « déviants » du groupe. Le travail d’intermédiation mené par l’UOIF s’opère en réponse à une demande des pouvoirs publics, désireux de contractualiser avec des représentants communautaires, quand bien même la République française est officiellement aveugle aux confessionnalismes.

La respectabilité n’est pas seulement une stratégie politique, elle comporte un volet théologique via la promotion d’un islam civil, parfois qualifié d’« islam des Lumières » (chapitre 5). Les membres de l’UOIF s’astreignent à pratiquer une religion délibérément discrète dans son affichage public et prônent l’exemplarité à la fois dans leurs comportements civiques et religieux. Si les responsables de l’UOIF sont particulièrement vigilants à donner une bonne image de l’islam aux autorités publiques, cette quête d’exemplarité s’inscrit aussi dans une recherche de l’« islam du juste milieu ». Le cas le plus marquant est sans aucun doute celui de l’imam de Bordeaux Tareq Oubrou et de sa théologie de l’acculturation, auquel le chapitre 5 est en partie consacré. Une telle théologie de l’acculturation encourage l’adaptation de l’islam à l’environnement français à la faveur d’une relecture du texte dans le contexte : T. Oubrou promeut les initiatives interreligieuses et adopte même des positionnements critiques sur le voile, notamment le voile intégral. Autant de signaux destinés à attester de la « conformité républicaine », autour d’une distinction entre le culturel et le religieux, ce dernier étant invité à s’exprimer uniquement dans la sphère privée en accord avec la laïcité. La suspicion qui s’exerce à l’encontre des membres de l’UOIF est transformée sur le plan théologique en une mise à l’épreuve de leur piété. Face aux épreuves inhérentes à leur condition minoritaire, la patience et le compromis se parent de vertus religieuses.

De manière convergente, l’excellence individuelle est une composante essentielle de la politique de respectabilité, en particulier dans le domaine éducatif, comme en atteste l’importance accordée par l’UOIF aux écoles privées musulmanes (chapitre 6). La réussite scolaire, comme celle professionnelle, est encouragée par la curiosité, la lecture et la quête de connaissances afin de contribuer à l’émergence d’une élite musulmane française, bénéfique tant à ses coreligionnaires qu’à ses concitoyens. Cette réussite est également promue dans le domaine économique, autour de l’idée de pouvoir subvenir aux besoins de ses proches et d’une forme de patriotisme fiscal : en d’autres mots, un bon citoyen musulman est (aussi) un citoyen qui réussit économiquement et qui paie ses impôts. Par la pratique du sport, leur régime alimentaire et l’attention qu’ils portent au choix de tenues adaptées au contexte français, les membres de l’UOIF posent les jalons d’un développement personnel islamique dont Margot Dazey dresse finement les contours, à la jonction des préceptes religieux, des logiques entrepreneuriales et d’une conformation républicaine.

Enfin, la manière dont les responsables de l’UOIF font face à l’islamophobie est particulièrement révélatrice de leur positionnement tant au sein de la « communauté musulmane » qu’à l’égard des pouvoirs publics (chapitre 7). L’UOIF, dont les responsables refusent l’emploi du terme « islamophobie », encourage ses membres à répondre aux discriminations ou au racisme anti-musulmans par la politesse. Inscrite dans un carcan républicain, la lutte contre l’islamophobie tend à être universalisée pour la rapprocher d’autres luttes. Ce cadrage conduit l’UOIF à s’opposer à des associations qui dénoncent frontalement l’islamophobie en France comme le Comité contre l’islamophobie en France (CCIF), dissout en 2021 au nom de la lutte contre le séparatisme, et dont le répertoire d’action contestataire soulignait le côté systémique de l’islamophobie. Margot Dazey illustre comment, aux yeux des membres de l’UOIF, le refus du terme d’islamophobie rend possible une distanciation d’une posture qu’ils présentent comme victimaire.

Stratégie collective et individuelle, la respectabilité comporte une dimension élitiste qui entretient des logiques de distinction intracommunautaire. L’analyse en termes de classes sociales fait très clairement ressortir de l’enquête la position sociale favorisée des enquêtés, a minima vis-à-vis de leurs coreligionnaires. À plusieurs reprises, les membres de l’UOIF reprennent à leur compte des discours stigmatisants à l’encontre des autres musulmans. À l’instar de leur lecture pathologisante du racisme, ils tendent ainsi à invisibiliser les déterminants socioéconomiques à la faveur d’une lecture individualisante des inégalités. Leur stratégie de distinction vis-à-vis des musulmans des classes populaires contribue également à imposer une grille de lecture strictement religieuse de problèmes socio-économiques. Au fur et à mesure de l’enquête, la politique de respectabilité apparaît duale : elle implique pour les musulmans d’être à la fois réactifs et proactifs dans sa mise en œuvre. Si la respectabilité se déploie en réponse aux stigmatisations, elle se fait aussi en anticipation de celles-ci. Les chapitres insistent tous sur les coûts d’une telle politique : pour les membres de l’UOIF, « tenir la ligne »[3] représente une charge mentale et un travail émotionnel quotidien.

L’ouvrage est tout d’abord un apport majeur à la sociologie des groupes minoritaires. Par les nombreux parallèles tissés avec d’autres minorités, il contribue habilement à déspécifier l’étude des mobilisations musulmanes. Emprunté à Evelyn Brooks Higginbotham qui l’appliquait à des élites noires étatsuniennes, le concept de respectabilité ouvre un dialogue fécond avec la littérature nord-américaine. La politique de respectabilité suivie par les membres de l’UOIF fait également écho par de nombreux aspects à celle développée par les Français de confession juive aux xixe et xxe siècles, notamment sur les accommodements cultuels patriotiques, la relégation du religieux dans la sphère privée et les stratégies de mitigation des attaques racistes. En outre, l’ambition théorique de l’ouvrage s’articule autour d’un double mouvement : utiliser des outils généralistes de sociologie politique pour étudier le fait musulman – en particulier la variable classe sociale, structurante pour l’analyse – et les agrémenter d’une attention constante à la variable théologique. Margot Dazey a le mérite de se départir d’une approche binaire concernant les rapports au politique des groupes minoritaires, souvent pensés autour d’une dualité entre résistance et adhésion. Au contraire, l’ouvrage met au jour les formes subtiles et quotidiennes que prend la politique de respectabilité, y compris quand elle n’est pas dénuée de paradoxes.

Ensuite, l’ouvrage prouve, par la richesse de l’analyse et des observations menées sur un terrain a priori difficile, qu’il est possible d’entreprendre des recherches de sciences sociales sur des objets « brûlants ». Loin de céder au cadrage politique et médiatique tapageur que ne manque pas de susciter son objet, Margot Dazey propose un ouvrage d’une grande utilité pour le débat public français, dont la barrière linguistique n’amoindrit pas la portée. La sociologue montre comment les politiques de respectabilité prennent des formes originales dans les configurations locales au sein desquelles elles s’insèrent. À la manière d’autres organisations partisanes, la politique de l’UOIF n’est jamais parfaitement centralisée et descendante : l’organisation est en permanence tiraillée entre une unification de son modèle au niveau national et des déclinaisons locales, qui s’érigent parfois même en contre-modèles. À cet égard, l’étude de la respectabilité représente une manière originale de penser les institutions, qui aide à comprendre comment s’effectuent le lissage de la façade institutionnelle et le façonnage des militants.

Enfin, une des grandes originalités de l’ouvrage concerne la place centrale accordée à l’humour. Régulièrement mobilisé par l’auteure, en particulier pour décrire sa relation aux enquêtés et son accès au terrain, l’humour fait l’objet d’une analyse dans ce qu’il relève du retournement du stigmate et de pratique de distinction de classe : moquer les pratiques non légitimes de ses coreligionnaires, tourner en dérision les consignes entendues dans les médias pour desserrer l’étau sécuritaire, etc. Marqueur d’appartenance sociale, l’usage de l’humour – y compris par l’autodérision – est alors prépondérant dans le travail réflexif de la chercheuse et dans la compréhension de ses enquêtés[4], dont on découvre qu’ils sont familiers des travaux de sciences sociales les concernant.

En somme, Margot Dazey propose un ouvrage d’une grande qualité qui, au-delà des spécialistes du fait religieux, intéressera les sociologues du politique dans leur diversité. À travers le cas d’étude de la quête de respectabilité de l’UOIF, Margot Dazey réactualise un concept heuristique et ouvre des pistes fécondes à de futurs travaux tant sur des mobilisations musulmanes que sur d’autres groupes minoritaires.

  1. Margot Dazey (2021), « Rethinking Respectability Politics », British Journal of Sociology, vol. 72, no 3, pp. 580-593 ↑
  2. Olivier Esteves, Alice Picard et Julien Talpin (2024), La France, tu l’aimes mais tu la quittes. Enquête sur une diaspora française musulmane, Paris, Éditions du Seuil. ↑
  3. Julie Blanc et Noé Fouilland (2024), « Tenir la ligne : les conditions sociales du travail de mise en cohérence de soi », Politix, no 147 (3), p. 9-28. ↑
  4. Bernard Schweizer et Lina Molokotos-Liederman avec Yasmin Amin (2022), Muslims and Humour. Essays on Comedy, Joking, and Mirth in Contemporary Islamic Contexts, Bristol, Bristol University Press. ↑