Recension : Michel Dubois et Catherine Guaspare, L’Intégrité scientifique (2025, Presses Universitaires de France)

Michel Dubois et Catherine Guaspare (2025), L’Intégrité scientifique. Sociologie des bonnes pratiques, Paris, Presses Universitaires de France, 424 p.

Recension version post-print par

Antoine Sabouraud
antoine.sabouraud@u-bordeaux.fr
Doctorant au Centre Émile Durkheim (CNRS, UMR 5116), 3 ter place de la Victoire, 33076 Bordeaux cedex, France

L’ouvrage de Michel Dubois et Catherine Guaspare propose une étude de l’intégrité scientifique (IS) en tant qu’objet de recherche renvoyant à des pratiques, dispositifs, normes et valeurs sociales. Au fil de quatre parties et dix-huit chapitres, les auteur·es mobilisent une approche mixte combinant une revue de la littérature internationale, des entretiens et des enquêtes par questionnaire menés auprès de scientifiques issu·es de disciplines diverses.

La première partie retrace l’histoire de l’IS, dont les principes sont en France désormais inscrits dans un cadre légal distinguant les « bonnes » des « mauvaises » pratiques, plus ou moins graves et intentionnelles. Elle couvre l’histoire récente de l’IS, en particulier en France, depuis la création de la première délégation sur le sujet par l’Inserm en 1999 jusqu’à nos jours. L’IS, telle que définie par différentes institutions, recouvre des pratiques de recherche, des exigences méthodologiques – toutes deux variables en fonction des disciplines –, des valeurs et des éléments relatifs aux conditions d’exercice des chercheur·es. Elle est, nous disent Dubois et Guaspare, une « condition nécessaire pour la production d’une connaissance fiable et acceptable pour l’ensemble de la société » (p. 20), liée aux notions d’éthique et de déontologie. Les différentes méconduites et fraudes sont présentées en détail. Elles représentent autant de pratiques considérées comme déviantes qui, une fois révélées, font office de rappel des normes et valeurs en vigueur. La problématique des « pratiques discutables » (Questionable Research Practices ou « QRP »), variables en fonction des disciplines et définies par divers acteurs chargés de promouvoir l’IS, est analysée à partir de la littérature sociologique. Les auteur·es évoquent d’abord Robert Merton, pour qui ces déviances sont autant d’adaptations liées à la quête de reconnaissance. La norme d’originalité, « impératif institutionnel » (p. 87) structurant le champ scientifique, génère une tension entre les valeurs attendues et la structure du champ qui favorise le recours à des moyens illégitimes pour satisfaire ce critère. Harriet Zuckerman et les frères Jonathan et Stephen Cole prolongent cette thèse en insistant sur les effets d’un système de récompense structurellement inéquitable pouvant produire un « désajustement subjectif entre reconnaissance et contribution » (p. 92) propice aux comportements déviants.

La deuxième partie, plus brève, présente trois études de cas illustrant la complexité du traitement institutionnel des méconduites. Le premier, en biomédecine, souligne les difficultés de communication dans la prise en charge d’une méconduite. Le deuxième, en sciences sociales, porte sur le sujet politique du mariage homosexuel et démontre les enjeux d’encadrement des doctorant·es à partir d’un cas où les données brutes n’ont jamais été vérifiées par la direction de thèse. Le dernier cas concerne le champ des humanités et illustre la distinction complexe entre QRP et fraude. Au-delà de leur dimension illustrative, ces chapitres montrent comment les normes académiques sont réinterrogées et révèlent la « puissance de stigmate de la rétractation » (p. 133).

La troisième partie s’appuie sur une revue de la littérature portant sur de nombreux thèmes dont se saisissent les auteur·es : les QRP, la signature scientifique, les rétractations comme dispositif de correction, l’évaluation postpublication. Ce panorama révèle que la fraude est un phénomène rare comparé aux QRP. Il montre également qu’une pratique dite « normale » dans une discipline et à une période donnée peut être redéfinie dans le temps comme problématique, et que les normes internationales sont parfois floues. Les rétractations pour méconduites sont plus fréquentes que celles pour erreurs, et les revues prestigieuses à haut facteur d’impact sont davantage concernées par les fraudes en raison, supposent les auteur·es, d’une « pression à la publication de résultats spectaculaires […] plus forte » (p. 188). Les méconduites touchent davantage les hommes que les femmes, sans que les données citées par les auteur·es ne soient aisées à interpréter, ce qu’il et elle soulignent. Il et elle montrent enfin que trop peu de recherches ont été dédiées à l’examen de l’efficacité de la rétractation en tant que dispositif correctif de la science. Un chapitre consacré à l’évaluation postpublication et aux « chiens de garde » (watchdogs) ou « détectives » (sleuths) de la science examine alors la plateforme PubPeer sur laquelle les commentaires sont majoritairement utilisés pour souligner une erreur ou une fraude potentielle, présentée comme « un dispositif contribuant au déconfinement de l’échange critique autour des publications » (p. 208). Cette partie s’achève sur l’analyse de la littérature des causes de méconduites. Si la théorie des pommes pourries (« bad apples ») a longtemps prévalu, la position dominante est aujourd’hui celle d’une explication non plus individuelle ou structurelle des méconduites, mais d’une articulation de facteurs « personnels, institutionnels, culturels et systémiques » (p. 226). Les croyances associant méconduites et pression à la publication reposent souvent sur des témoignages de scientifiques, les auteur·es évoquant pour l’expliquer l’hypothèse d’une « surmédiatisation des cas spectaculaires de fraudeurs publiant beaucoup d’articles dans des revues secondaires », focalisant l’attention des scientifiques et des médias, « alimentant ainsi la croyance en une crise généralisée » (p. 241). Dubois et Guaspare nuancent ainsi la portée négative de cette pression : avec un bon encadrement et une « culture de la collaboration, la pression à publier peut en réalité être un facteur positif, stimulant l’excellence et la rigueur scientifiques » (idem).

La quatrième et dernière partie réunit des contributions des auteur·es sur l’évaluation postpublication et les représentations des scientifiques au sujet de l’IS. La célèbre « affaire Voinnet », du nom du biologiste auteur de nombreuses publications désormais rétractées, notamment pour manipulation de données, est d’abord analysée à partir des commentaires échangés sur PubPeer autour de ce cas. Ces commentateurs-évaluateurs anonymes s’opposent aux « détectives » dont l’identité et l’activité sont connues et relayées par les médias. Le rôle de ces détectives fait l’objet d’un chapitre spécifique présentant des entretiens auprès de ces acteurs. La section suivante présente les résultats d’une enquête réalisée par les deux auteur·es portant sur 2 132 agent·es du CNRS et montre que le « désir de savoir » constitue de loin la principale motivation de ces chercheur·es, devant la volonté de rendre service à la société et de contribuer à changer le monde. À l’opposé se trouvent le désir d’être connu du grand public et les rétributions économiques. Entre 2007 et 2022, les motivations liées à la compétition et à la performance ont nettement reculé – ne concernant plus que 46 % des répondant·es contre 65,4 % en 2007 –, tandis que celles liées à l’engagement social progressent. L’enquête montre également que la crise Covid est corrélée à une valorisation accrue accordée aux innovations que sont la prépublication et l’évaluation postpublication. La majorité des répondant·es considèrent le contrôle par les pairs comme « le moins mauvais des systèmes » (p. 346), tout en étant généralement enclins à défendre l’intérêt de ces innovations malgré leurs limites. Une brève étude sur la controverse autour de l’efficacité de l’hydroxychloroquine illustre les limites de la norme mertonienne de scepticisme organisé. Par l’étude de deux articles majeurs ayant fait polémique et aux résultats opposés, les auteur·es montrent qu’en situation d’urgence, les autorités publiques prennent leur décision sur des connaissances fragiles. Enfin, le dernier chapitre présente une enquête auprès de 1 240 agent·es de l’Inserm et montre que 96,9 % des personnes enquêtées associent le respect de l’IS à la « volonté de garantir la fiabilité des résultats de recherche » (p. 375). Une majorité estime que l’IS est essentielle à la confiance du public et juge que l’évaluation de leur travail est « juste ». Ces dernier·es déplorent néanmoins un manque de temps pour accomplir leurs missions, 61,9 % se déclarant entravé·es par la nécessité de devoir chercher des financements. Un tiers des enquêté·es estiment que la pression à la publication les conduit à « aller trop vite ou à prendre des raccourcis » (p. 381). Paradoxalement, les personnes enquêtées jugent leurs propres inconduites très rares, mais celles de leurs collègues bien plus fréquentes.

La structuration de l’ouvrage en une vingtaine de chapitres permet l’examen détaillé de nombreux thèmes. La dernière partie intègre les données des trois précédentes, ce qui permet une montée en généralité et une compréhension de la manière dont les sociologues se saisissent de cet objet. Si l’ouvrage est complet et met à juste titre l’accent sur le système de contrôle par les pairs, il ne traite toutefois pas assez de son évolution historique et de la diversité des formes qu’il a pu prendre au fil du temps et des disciplines. Les auteur·es se limitent aux innovations que sont le preprint et l’évaluation postpublication sans présenter le préenregistrement ni d’autres formes de revues par les pairs centrales dans la promotion de l’IS et discutées dans la littérature.

Le thème de l’intelligence artificielle, fondamental depuis plusieurs années au sujet de l’IS et transversal à de nombreux sujets présentés, est absent de l’ouvrage qui se concentre pourtant sur des travaux récents.

Les auteur·es notent que les revues prestigieuses sont davantage concernées par les fraudes que les revues à faible facteur d’impact. Néanmoins, l’analyse de ce phénomène est limitée et manque de profondeur dans le temps. Aussi, si les publications rétractées « persistent », les explications de ce phénomène sont lacunaires et ne prennent pas en considération les caractéristiques des avis de rétractation, pourtant déterminants dans la circulation de publications déjà rétractées. Par ailleurs, ces avis de rétractation sont éventuellement manquants dans les pays et les disciplines dans lesquels l’enjeu de l’IS est le plus important.

On regrette en outre l’absence de contextualisation de certains éléments. Le champ biomédical et la pression à la publication occupent une place prépondérante, mais le système d’évaluation SIGAPS[1] n’est pas discuté alors que celui-ci pourrait illustrer le « désajustement » dont parlent les auteur·es. Il en est de même des travaux sur la signature scientifique, objet dont la complexité est en partie ignorée, tout comme le sujet de la reproductibilité au cœur de nombreuses controverses liées à des questions d’IS.

La structure de l’ouvrage constitue une de ses forces principales. La montée en généralité opérée au fil des quatre parties, la richesse méthodologique des enquêtes et la diversité des sources mobilisées par les auteur·es leur permettent de faire tenir ensemble une synthèse de l’état de l’art et la présentation de données originales au sujet de l’IS. Les deux enquêtes par questionnaire réalisées par les auteur·es auprès d’agent·es du CNRS et de l’Inserm ont une ampleur considérable et une dimension longitudinale qui constitue un apport sociologique décisif. La réactualisation d’une vaste littérature sociologique est l’occasion de montrer en quoi l’IS est un objet de recherche à part entière, notamment cartographié dans le chapitre 8. L’approche empirique des auteur·es nous invite à mettre à l’épreuve la croyance dominante en une pression à la publication qui serait la cause principale d’une croissance des méconduites. Enfin, l’attention aux dispositifs comme PubPeer discutés au fil de l’ouvrage inscrit celui-ci dans les discussions quant aux transformations du champ scientifique qui accompagnent l’émergence, récente en France, du sujet de l’IS.

Si par l’étendue de l’objet étudié de nombreuses zones d’ombre restent à éclairer, cet ouvrage est une introduction solide à l’histoire récente de l’IS, à ses concepts et principes et aux enquêtes portant sur les enjeux passés, actuels et futurs de ce sujet. De nombreux encadrés, distribués au fil des pages, facilitent la lecture et en font un appui fécond pour quiconque souhaite découvrir, par le biais du regard sociologique, ce qu’est l’IS.

  1. Yves Gingras et Mahdi Khelfaoui (2021), « L’effet SIGAPS : la recherche médicale française sous l’emprise de l’évaluation comptable », Zilsel, 8(1), p. 144-174. https://doi.org/10.3917/zil.008.0144.