Recension : Timothée Chabot, Les Amitiés au collège (2025, Puf)

Timothée Chabot (2025), Les Amitiés au collège. Mixité sociale et relations entre élèves, Paris, Puf, 288 p.
Recension version post-print par
Margot Déage
margot.deage@univ-grenoble-alpes.fr
Maîtresse de conférences, Université Grenoble Alpes, INSPE-LaRAC, bâtiment Michel Dubois, 1251 rue des Universités, 38400 Saint-Martin-d’Hères, France
L’ouvrage de Timothée Chabot, tiré de sa thèse de doctorat, s’attaque à une question classique de la sociologie des inégalités : les amitiés peuvent-elles franchir les barrières de classe ? Si l’homophilie sociale, cette tendance des individus à fréquenter des personnes qui leur ressemblent sur le plan socio-économique, est bien documentée à l’âge adulte, ses mécanismes de formation restent débattus. Se forme-t-elle par l’effet de préférences intériorisées qui porteraient les individus vers leurs semblables ou résulte-t-elle davantage des contraintes et des incitations exercées par les contextes de vie ? L’entrée par l’enfance est ici particulièrement heuristique : l’école constitue l’un des rares espaces où des individus d’origines sociales diverses sont amenés à cohabiter durablement, et les collégien·nes, engagé·es dans une activité relationnelle intense, nouent et dénouent leurs liens à un rythme qui rend les mécanismes de formation des amitiés plus directement observables que chez les adultes, moins enchevêtrés dans des choix résidentiels et professionnels stratifiés. La question prend une résonance particulière dans un contexte politique marqué des réformes d’assouplissement de la carte scolaire, de montée de la fréquentation du privé, de groupe de niveaux au collège et de spécialités au lycée qui amplifient la ségrégation scolaire.
Pour répondre à ces questions, l’auteur a conduit une enquête longitudinale ambitieuse, présentée dans le chapitre 1. Il étudie quatre collèges « mixtes-supérieurs » où les enfants d’origine supérieure sont surreprésenté·es par rapport à la moyenne nationale, mais restent minoritaires par rapport aux élèves d’origine plus modeste également nombreux·ses. Le dispositif combine un suivi de cohorte par questionnaire administré environ tous les six mois à plus de 700 élèves de la fin de la sixième au début de la troisième et de 38 entretiens réalisés en cinquième, complétés par 12 réinterrogations en quatrième. Les quatre établissements ont été sélectionnés en articulant des critères sectoriels (public/privé) et territoriaux (urbain/rural) : deux collèges en région parisienne (Paris 1, public en centre-ville avec une section internationale ; et Paris 2, privé en petite couronne) et deux en Savoies (Savoie 1, public dans une commune rurale de la région de Chambéry avec une section d’enseignement général et professionnel adapté (SEGPA) ; et Savoie 2, cité scolaire privée catholique d’implantation ancienne en Haute-Savoie). Les réseaux d’amitié sont reconstitués à partir des nominations hiérarchisées recueillies dans les questionnaires, « très bons amis » et « amis ». Leur structure est similaire dans les quatre établissements : la plupart des élèves distinguent les liens forts des simples connaissances, socialisent en groupe et renouvellent considérablement leurs relations (30 % à 40 % des liens changent tous les six mois et les deux tiers des relations de sixième ont disparu en troisième).
Le chapitre 2 établit l’existence d’une homophilie sociale dans tous les établissements hormis Savoie 2 : les élèves tendent à nommer significativement plus d’ami·es de la même origine sociale qu’elles et eux. Cette homophilie reste toutefois limitée, la plupart des élèves entretiennent au moins quelques liens avec des camarades d’origine sociale éloignée, et elle est partout moins forte que l’homophilie de genre, qui reste le premier principe de formation des amitiés, avec environ 80 % d’ami·es de même sexe. La force des liens module l’intensité de l’homophilie sociale : plus le lien est fort et plus encore s’il est relayé hors de l’établissement, plus la probabilité de proximité sociale augmente. L’exception notable est Paris 1, où l’homophilie sociale dépasse en troisième l’homophilie de genre.
Pour expliquer cette homophilie, le chapitre 3 présente une modélisation statistique des réseaux d’amitié par simulation informatique, avec la méthode d’analyse de réseaux exponentiels par modèles de graphes aléatoires (ERGM), permettant d’estimer la contribution respective de différents mécanismes à l’homophilie observée. La sélection directe, le fait de choisir délibérément des ami·es de même origine, n’explique qu’une minorité de l’homophilie totale (37 % à Paris 1, 28 % à Paris 2, non significatif à Savoie 1). La sélection indirecte par les résultats scolaires, l’origine migratoire et les goûts culturels expliquent chacun environ 10 % de l’homophilie. Les opportunités de contact dans les classes spécifiques (section internationale, SEGPA) jouent un rôle comparable. En revanche, c’est la transitivité, le fait que les ami·es d’ami·es deviennent ami·es, qui contribue le plus à l’homophilie sociale (35 % à Paris 1, jusqu’à 60 % à Paris 2 et Savoie 1). La transitivité, inhérente à la sociabilité en groupe des adolescent·es, produit un « effet boule de neige » qui amplifie mécaniquement les homophilies initiales, même ténues. L’homophilie sociale est donc majoritairement due à des effets de structure des réseaux (transitivité) et des effets de consolidation, alliant sélection indirecte et opportunités de contact, plutôt qu’à une discrimination explicitement classiste.
Ce cadre interprétatif est mis à l’épreuve des entretiens qui révèlent que les élèves n’ont que peu conscience de l’origine sociale de leurs ami·es : aucun·e n’y fait directement référence, même si des critères socio-économiques émergent ponctuellement à travers des jugements sur les objets de consommation (vêtements, téléphones). Les catégories scolaires (notes, discipline, éthique du travail) sont de loin les plus mobilisées, témoignant de l’emprise de la compétition scolaire sur la structuration des relations. Les goûts musicaux servent également de support aux jugements : les élèves de classes favorisées expriment facilement du dédain envers certains rappeurs français appréciés dans les milieux populaires, tandis que la réciproque est plus euphémisée. Si les catégories ethniques sont régulièrement convoquées, elles expriment davantage un sentiment d’appartenance au sein de groupes d’ascendances migratoires proches, que de l’hostilité raciste.
À l’inverse, le chapitre 4 s’intéresse aux relations négatives d’inimitié et d’agression. L’auteur propose deux modèles explicatifs : le dégoût social, l’aversion pour le dissemblable ; et la compétition, la dispute de semblables pour une même ressource. L’analyse de réseaux et les entretiens conduisent à privilégier le second : les élèves ont davantage de chances d’entrer en conflit lorsqu’ils partagent des cercles de sociabilité communs ou appartiennent à un même groupe. La distance sociale, toutes choses égales par ailleurs, n’a pas d’effet significatif sur les nominations d’inimitié. En revanche, les mauvais·es élèves reçoivent davantage de déclarations d’inimitié, ce qui suggère que la compétition scolaire peut se répercuter sur les relations entre pairs. Cette asymétrie est particulièrement marquée dans les établissements savoyards et se double, à Savoie 2, d’inimitié à l’égard des amateur·rices de culture populaire. En somme, la ségrégation des amitiés peut aller de pair avec des rapports entre groupes sociaux relativement « pacifiés », le risque résidant davantage dans l’ignorance mutuelle que dans l’affrontement.
Pour expliquer les variations d’homophilie entre les établissements, le chapitre 5 propose une démonstration centrée sur les effets de consolidation. Plus l’origine sociale est corrélée à d’autres dimensions de la stratification (scolaire, ethnomigratoire, culturelle), plus l’homophilie sociale indirecte est forte. À Paris 1, la polarisation sociale de l’établissement et la présence d’une section internationale, qui constitue un marqueur social lisible, associé à des pratiques culturelles distinctives (usage de l’anglais entre pairs, consommation de médias américains), produisent une consolidation particulièrement forte. L’analyse des trajectoires d’un élève d’origine populaire et d’une élève d’origine favorisée, dont les réseaux initiaux étaient particulièrement hétérophiles, montre comment l’accroissement de la ségrégation amicale au fil des années résulte d’une accumulation homophile progressive : les relations avec les dissemblables s’effacent au profit de celles créées avec des semblables, par le jeu des structures d’opportunité. À l’inverse, l’absence d’homophilie sociale significative de Savoie 2 est attribuée à la relative désagrégation des dimensions sociales, scolaires, migratoires et culturelles.
L’ouvrage est pédagogique et réflexif sur ses méthodes, mais suscite pas moins plusieurs réserves. La première tient au choix d’échantillonnage. Les exigences de l’analyse de réseaux ont conduit à privilégier des établissements à grands effectifs, difficiles à anonymiser : le faisceau d’indices laissés dans le texte permet de situer Savoie 2 dans une commune du Grand Genève, reconnue par l’Insee comme un grand centre urbain, lui-même localisé dans un des départements de région les plus urbanisés de France, bien loin de la « semi-ruralité » annoncée (p. 208). Or, cet établissement est précisément le seul considéré comme hétérophile par l’auteur. La comparabilité de l’analyse par les PCS dans ce contexte frontalier n’est jamais discutée. Pourtant, dans cet établissement privé sélectif, le niveau de vie d’un enfant d’ouvrier frontalier en Suisse rivalise avec celui d’un enfant de cadre exerçant en France. L’analyse des spécificités de ce pôle économique est totalement absente, alors qu’elle aurait permis d’expliquer en partie l’exacerbation des logiques de distinction scolaires et culturelles.
Plus généralement la construction des catégories sociales interroge. L’homophilie est mesurée à partir de la PCS du seul responsable légal de catégorie la plus élevée (p. 30), là où un indicateur synthétisant la position des deux responsables serait plus précis. La composition sociale des établissements est approchée par un score socio-académique (p. 33) sans mise en regard avec l’indice de position sociale (IPS), référence actuelle pour le ministère de l’Éducation nationale, qui pourrait faire apparaître les établissements retenus comme relativement favorisés. Par ailleurs, l’analyse des verbatims omet l’origine sociale des répondant·es à de rares exceptions où la catégorisation reste flottante (p. 151 : Kevin, d’origine « moyenne-populaire », père employé et mère inactive).
Les autres catégories d’appartenances sont analysées en silo, alors que leur intersection pourrait produire des effets propres. Premier facteur d’homophilie dans tous les établissements et à toutes les vagues (p. 92), le genre reste une variable de contrôle plutôt qu’un objet de réflexion. On pourrait pourtant se demander si la mixité sociale est également (in)accessible pour les filles et les garçons d’origine populaire selon leurs origines ethnomigratoires. De la même manière, l’analyse des préférences culturelles pour elles-mêmes semble limitée : le mépris d’élèves d’origine favorisée pour certains rappeurs semble davantage tenir à des critères raciaux qu’aux considérations stylistiques discutables proposées par l’auteur (p. 119).
Enfin, le recours à la littérature récente sur la jeunesse française fait cruellement défaut. Ces travaux auraient permis de questionner l’usage du terme « enfants » pour des collégien·nes et de préciser les mécanismes de formation de l’amitié au-delà des quelques verbatims parfois répétés. Surtout, la littérature sur les violences en milieu scolaire aurait permis d’éviter le nivellement lexical entre « inimitié », « rivalité », « conflit », « agression » et « harcèlement » et de nuancer la conclusion « cohabitation pacifique » entre groupes sociaux : la tolérance peut dissimuler une forme d’ostracisme et on ne peut conclure à l’absence de violence interclasses sans enquête de victimation sérieuse. Ce calme apparent pourrait aussi tenir à la période d’enquête, qui coïncide avec les confinements liés à la pandémie de Covid-19, dont les effets sur la sociabilité scolaire en présentiel ne sont pas discutés.
Ces réserves n’entament pas l’intérêt d’un ouvrage qui apporte une contribution empirique solide à la compréhension des mécanismes de formation des amitiés à l’école. En établissant que l’homophilie sociale entre collégien·nes est davantage le produit de contraintes contextuelles et d’effets de structure que de préférences discriminatoires conscientes, Timothée Chabot déplace le regard des individus vers les institutions et invite à penser la mixité comme une question d’architecture sociale, en reconsidérant la composition des établissements, l’organisation des filières et les opportunités de rencontre offertes aux élèves.