Recension : Somayeh Rostampour, Femmes en armes, savoirs en révolte. Du militantisme kurde à la Jineolojî (2025, Agone)

Somayeh Rostampour (2025), Femmes en armes, savoirs en révolte. Du militantisme kurde à la Jineolojî, Marseille, Agone, 340 p.

Recension version post-print par

Sara Mayssa Bekhechi
Doctorante contractuelle en sociologie, Université de Picardie Jules Verne, Centre Universitaire de Recherches sur l’Action Publique et le Politique-Épistémologie & Sciences Sociales (CURAPP-ESS), UMR 7319, Pôle Universitaire Cathédrale, 10 Placette Lafleur, BP 2716, 80027 Amiens cedex 1, France

Somayeh Rostampour livre dans cet ouvrage une analyse sociologique du Mouvement de libération des femmes kurdes (MLFK) et de la production en son sein d’un savoir féministe inédit : la Jineolojî – terme kurde signifiant « science des femmes ». Sociologue et membre de la diaspora kurde iranienne, l’auteure y prolonge une enquête ethnographique conduite auprès de militantes du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), fondé en 1978, et des organisations féminines qui en sont issues, en s’appuyant sur un corpus d’entretiens approfondis réalisés avec des femmes ayant rejoint la lutte armée à différentes périodes, sur des observations au sein de structures militantes et civiles pro-PKK, ainsi que sur des textes produits par le mouvement. L’objet est singulier : un féminisme forgé au carrefour d’une lutte nationale, d’un conflit armé long et d’une société patriarcale. L’auteure restitue, dès les premières pages, la manière dont ce terrain a représenté pour elle un tournant personnel. Venue du Kurdistan iranien pour poursuivre ses études en France, c’est la résistance de Kobané face à l’État islamique en 2014 qui réoriente ses recherches vers le mouvement des femmes kurdes de Turquie, dont le modèle révolutionnaire lui apparaît comme une alternative radicale au modèle néolibéral de la région autonome du Kurdistan irakien.

L’enquête entend rendre compte de la complexité d’un mouvement qui ne saurait être réduit à un « modèle achevé d’émancipation », ainsi qu’il se présente. Il s’attache à ce que l’auteure nomme les « dynamiques invisibles » qui traversent l’engagement des femmes kurdes : les motivations communes qui transcendent les clivages géographiques, de classe et de génération, mais aussi les contradictions internes à un projet révolutionnaire qui promet la libération des femmes tout en reconduisant, sur un certain nombre de points, les rapports de domination qu’il entend déconstruire. La question qui sous-tend l’ensemble du livre est celle du rapport entre lutte nationale, transformation des rapports sociaux de sexe et production d’un savoir féministe « qui ne dit pas son nom » enraciné dans les expériences militantes kurdes.

Le premier chapitre retrace la genèse du PKK, fondé en 1978 par vingt-deux étudiants kurdes et turcs dans un contexte de répression identitaire séculaire exercée par l’État turc sur les Kurdes, estimés entre 32 et 42 millions de personnes et constituant le plus grand peuple sans État au monde. Parti d’inspiration marxiste-léniniste, le PKK amorce à partir de 2002 une transformation stratégique profonde. Sous l’impulsion de son leader emprisonné Abdullah Öcalan, le mouvement abandonne progressivement le nationalisme d’État pour laisser la place au confédéralisme démocratique, paradigme communaliste fondé sur la démocratie directe, l’écologie et l’égalité de genre, plaçant la libération des femmes au cœur du projet révolutionnaire. C’est dans ce cadre qu’A. Öcalan pose, à partir de 2008, les fondements théoriques de la Jineolojî. Somayeh Rostampour montre cependant que ce corpus excède les écrits de son initiateur, tant il se nourrit des formations politiques dispensées dans les maquis, des réflexions des militantes et des expériences accumulées au sein des structures civiles du mouvement – deux formes coexistant depuis lors, une branche armée (ciya, montagne) et une branche civile (bajar, ville). L’auteure relève, par ailleurs, le paradoxe inaugural d’un corpus qui, bien qu’il ambitionne de construire une science féminine propre, trouve, en un homme, son principal architecte théorique, instaurant d’emblée une division genrée du travail intellectuel au sein du mouvement.

Le deuxième chapitre soumet les trajectoires d’engagement des femmes au PKK à une périodisation en quatre phases : prise de conscience (1978-1990), mobilisation (1990-1999), structuration (1999-2012) et autonomisation (2012 à nos jours). La première se caractérise par une implication encore limitée, principalement le fait de femmes instruites davantage portées par une quête identitaire kurde que féministe. La deuxième, marquée par l’intensification de la répression turque, est celle du départ massif vers les montagnes, le PKK comptant dès 1994 quelque 2000 combattantes, soit 15 % à 20 % de ses effectifs. La troisième, consécutive à l’arrestation d’A. Öcalan, se distingue par la féminisation croissante de la lutte armée et l’essor d’organisations exclusivement féminines. La quatrième, enfin, voit s’affirmer une autonomie organisationnelle et discursive qui culmine dans la Jineolojî, renforcée par l’engagement contre Daech au Rojava.

Les profils des combattantes composent une mosaïque de parcours aux motivations et aux trajectoires diversifiées. Certaines, souvent moins instruites et marquées par la violence familiale ou des mariages arrangés, rejoignent le PKK comme espace d’affranchissement de l’emprise patriarcale. D’autres, plus éduquées, s’engagent à l’issue d’une réflexion approfondie sur leur identité de genre. Somayeh Rostampour établit néanmoins que ces parcours convergent vers un point fondamental, à savoir la désobéissance à l’ordre familial qui constitue, dans tous les cas, le point de passage obligé de l’engagement. La famille patriarcale, présentée comme la clé de voûte de l’édifice social kurde, se trouve partiellement ébranlée par les effets du conflit, les figures d’autorité masculine perdant leur prégnance symbolique. Le PKK reconfigure néanmoins, de façon paradoxale, une autre forme de famille, à savoir celle du camarade (hêval), demeurant ainsi tributaire des structures familiales patriarcales pour assurer la cohésion et la logistique de l’organisation. La camaraderie y constitue une ressource centrale pour les militantes, leur ménageant un espace d’épanouissement dans la lutte.

La question du corps traverse ce chapitre de part en part. La stratégie de désexualisation imposée au sein du PKK (interdiction des relations amoureuses, célibat obligatoire, abstinence maternelle érigée en acte révolutionnaire) est analysée comme une condition d’accès à l’espace guerrier masculin. Les combattantes arborent des tenues fonctionnelles calquées sur celles des hommes, et les comportements suggestifs leur sont interdits de façon plus stricte qu’à leurs camarades masculins. Ce cas illustre une logique plus générale, que l’on retrouve bien au-delà du contexte kurde. L’accès des femmes à des espaces historiquement masculins tend à s’opérer par une masculinisation de leurs corps et de leurs apparences, et non l’inverse. Le vêtement dit « neutre » ou « mixte » en offre l’exemple le plus quotidien ; il est, de fait, un vêtement masculin. Cette désexualisation ne va pas sans tensions internes car, au début des années 1990, des combattantes s’opposent à l’ordre du chef militaire Osman Öcalan d’imposer le hijab, révélant ainsi la coexistence, au sein même du PKK, d’une discipline révolutionnaire du corps et de normes conservatrices sur la féminité.

L’auteure introduit deux notions analytiques particulièrement intéressantes. La première est celle de la « maternité rebelle ». À partir des années 1990, le PKK investit stratégiquement l’identité de mère comme figure publique de résistance. Ces mères politisées, souvent sans formation scolaire et issues de zones rurales, occupent l’espace public, notamment à travers le govend, danse collective érigée en geste de résistance, en y portant un discours d’une sévérité assumée envers l’État turc, tout en recourant à des formes de résistance indirecte qui leur valent une relative tolérance des forces de l’ordre. La seconde notion est celle de la « féminisation du paysage kurde ». Entre les années 2000 et la période contemporaine, les femmes kurdes ont progressivement investi des espaces militants et institutionnels jusqu’alors dominés par les hommes (de la guérilla aux fonctions électives, des rédactions aux mouvements écologistes), au point qu’en 2014 elles représentaient la moitié des femmes mairesses de Turquie.

Le troisième et dernier chapitre est consacré à la Jineolojî en tant que corpus épistémologique. Puisant dans la mythologie kurde, dont la figure de Sahmaran, gardienne d’un savoir ancestral, ce corpus se donne pour mission de réhabiliter des mémoires ensevelies et de construire un savoir indigène capable de subvertir les cadres eurocentristes. Sur le plan méthodologique, il valorise les savoirs situés et oraux (histoires de mères, témoignages, poèmes, récits folkloriques, journaux quotidiens) dans le dessein de permettre à une communauté élargie de prendre part à la production du savoir, en marge des circuits académiques hégémoniques. Somayeh Rostampour forge à cet égard la notion de « science féminine impérative » (p. 254), déployée dans un état d’urgence, dont les principes politiques sont arrêtés, mais dont la réalité sociale de la guerre fragilise les assises. La Jineolojî récuse par ailleurs le terme « féminisme », tenu pour étranger et porteur de connotations coloniales et impérialistes, lui préférant celui de « femmes » – refus motivé par une méfiance envers l’hégémonie culturelle occidentale, largement répandue au sein des mouvements de gauche et anticoloniaux du Moyen-Orient.

Somayeh Rostampour met au jour plusieurs contradictions internes à ce corpus. En mobilisant des qualités traditionnellement assignées au féminin, telles que la maternité, l’intuition et l’émotion, pour déconstruire la domination masculine, la Jineolojî risque de reconduire les représentations normatives de la féminité qu’elle entend combattre, dans un cadre essentialiste, hétérosexuel et maternaliste. La Jineolojî, qui se présente comme une alternative au féminisme occidental, adopte un cadre théorique dominé par des références masculines, laissant de côté nombre d’auteures féministes – y compris non-occidentales, y compris turques et kurdes – dont la pensée sur le genre aurait pourtant pu fonder cette alternative sur des bases plus solides. Lorsqu’A. Öcalan reproche à Marx et Engels de n’avoir pas suffisamment approfondi la question des femmes, il passe sous silence les féministes marxistes qui ont su dépasser ces insuffisances. Somayeh Rostampour désigne ce mécanisme de « cécité idéologique sélective » (p. 270) ; la critique légitime de l’impérialisme féministe y sert à invisibiliser les contributions des féministes non-occidentales, engendrant un antiféminisme de fait sous couvert de décolonialité. La Jineolojî reconduit par ailleurs les universalismes qu’elle dénonce en essentialisant l’Occident comme un bloc patriarcal et capitaliste monolithique, selon un procédé qui n’est pas sans rappeler l’orientalisme qu’elle entend combattre.

Si la question kurde a suscité une attention croissante en sciences sociales, les travaux centrés sur les femmes y restent encore peu nombreux. Du côté francophone, les travaux d’Olivier Grojean sur le PKK et l’engagement des combattantes kurdes, notamment dans La Révolution kurde. Le PKK et la fabrique d’une utopie[1], posent les jalons analytiques essentiels pour aborder ce terrain. L’ouvrage de Fatemeh Karimi sur les femmes du Komala iranien[2] constitue le seul autre travail francophone directement comparable aux travaux de Somayeh Rostampour. Du côté anglophone, Handan Çağlayan[3], Isabel Käser[4] et Dilar Dirik[5] examinent toutes trois, sous des angles complémentaires, les processus de politisation des femmes kurdes, les reconfigurations des normes de genre au sein du mouvement et son histoire sociale. C’est dans ce paysage que l’apport de Somayeh Rostampour prend tout son relief, en articulant analyse de l’engagement militant et production d’un savoir féministe situé.

En somme, cet ouvrage se singularise par trois apports principaux au regard de la littérature existante. Il offre d’abord une analyse des trajectoires d’engagement féminin dans la lutte armée kurde, encore trop peu explorées. Il introduit ensuite des notions analytiques susceptibles d’être mobilisées au-delà du cas kurde, telles que la « maternité rebelle » et la « féminisation du paysage kurde », pour appréhender d’autres configurations de genre en contexte de conflit armé. Il ouvre enfin un chantier intéressant pour les sciences sociales, à savoir l’analyse sociologique de la production d’un savoir féministe non-occidental, situé aux marges des circuits académiques et des contradictions qui en innervent le projet.

La lecture suscite cependant plusieurs questions demeurées en suspens. La cartographie des courants internes à la Jineolojî mériterait d’être approfondie. Si Somayeh Rostampour souligne que les femmes kurdes sont capables de « transcender par la pratique » (p. 74) les théories d’A. Öcalan, on peine à identifier avec précision les voix dissidentes ou les réinterprétations qui s’écartent substantiellement du cadre théorique du leader. De même, la réception sensiblement plus nuancée de la Jineolojî dans le secteur civil par rapport aux combattantes, signalée à plusieurs reprises, aurait pu faire l’objet d’un traitement plus systématique. La question de la circulation des savoirs entre les militantes et le théoricien emprisonné (l’auteure indique que des notions comme l’auto-organisation ont d’abord été formulées par les militantes elles-mêmes avant d’être reprises et systématisées par A. Öcalan) appelait également un développement plus explicite : quelles médiations institutionnelles permettent ou entravent la reconnaissance de cette production intellectuelle féminine ?


  1. Olivier Grojean (2017), La Révolution kurde. Le PKK et la fabrique d’une utopie, Paris, La Découverte.
  2. Fatemeh Karimi (2022), Genre et militantisme au Kurdistan d’Iran. Les femmes kurdes du Komala (1979-1991), Paris, L’Harmattan.
  3. Handan Çağlayan (2019), Women in the Kurdish movement. Mothers, Comrades, Goddesses, Cham, Palgrave Macmillan.
  4. Isabel Käser (2021), The Kurdish Women’s Freedom Movement. Gender, Body Politics and Militant Femininities, Cambridge, Cambridge University Press.
  5. Dilar Dirik (2022), The Kurdish women’s movement. History, Theory, Practice, Londres, Verso.