Recension : Leslie Fonquerne, Avaler la pilule. Prescriptions et usages d’une contraception « en crise » (2026, PUR/Presses de l’EHESP)

Leslie Fonquerne (2026), Avaler la pilule. Prescriptions et usages d’une contraception « en crise », Rennes, PUR/Presses de l’EHESP, 252 p.
Recension version post-print par
Crystale Aounit
crystale.aounit@sciencespo.fr
Doctorante, CSO/Sciences Po, 27 rue Saint Guillaume, 75337 Paris cedex 07, France ;
Au début des années 2010 éclate en France une « crise de la pilule » autour du surrisque de thromboses veineuses induit par les contraceptifs oraux de troisième et quatrième générations. Cet évènement médiatique et politique[1], qui favorise la mise en débat public du statut libérateur de la pilule, s’inscrit dans un mouvement plus général de remise en question de l’autorité du corps médical. C’est dans ce contexte que Leslie Fonquerne propose d’étudier les pratiques prescriptives des soignant∙es en matière de contraception. L’enjeu de l’ouvrage est d’objectiver les différents mécanismes (marchands, professionnels, politiques ou encore de genre) qui façonnent les pratiques des professionnel∙les et entravent inégalement les patientes dans leur droit à une contraception libre et gratuite.
La chercheuse mobilise un terrain ethnographique riche, composé notamment de 89 entretiens conduits auprès de gynécologues, médecins généralistes et sage-femmes exerçant en cabinet, à l’hôpital, en clinique ou en centre de santé, ainsi qu’auprès d’usagères et de leurs proches (parents, partenaires). Elle a également observé près de cent consultations médicales ainsi qu’un cours de contraception dispensé à des internes en médecine générale. Enfin, elle s’appuie sur un corpus de littérature grise composé entre autres de prospectus, recommandations médicales et ordonnances. Leslie Fonquerne défend une approche de recherche féministe tant dans la conduite que la restitution de son enquête, pour mieux « déceler les mécanismes de genre » de son terrain mais aussi « s’en affranchir » (p. 24).
Le premier chapitre porte sur la formation des médecins gynécologues et généralistes ainsi que des sage-femmes à la contraception. Leslie Fonquerne montre que celle-ci occupe une place tardive et marginale dans le cursus initial des praticien∙nes. L’enseignement dispensé aux médecins n’aborde que les aspects théoriques de la contraception (efficacité), légitime l’autorité médicale sur les patientes (en encourageant la rétention d’informations par exemple) et accorde peu d’attention au vécu des femmes, occultant complètement les questions de sexualité et de violences. La formation initiale des sages-femmes, bien qu’elle aussi courte, véhiculerait une « approche de santé globale » (p. 82) plus attentive aux particularités socio-économiques des patientes ainsi qu’aux violences de genre qu’elles pourraient subir. L’autorité médicale promue dans les cours révèle également les rapports de pouvoirs entre professionnel∙les du soin : les gynécologues représentent les expert∙es historique de la contraception, tandis que les médecins généralistes et plus encore les sage-femmes, plus récemment doté·es du droit de prescrire une contraception (2009), sont perçu∙es comme moins légitimes. Pourtant, Leslie Fonquerne montre que ces dernier∙ères se forment davantage pendant leur carrière à la contraception et aux enjeux de discrimination, et déclarent des comportements prescripteurs bien plus proches des recommandations officielles que les spécialistes libéraux∙ales dont la formation continue n’est d’ailleurs que très peu encadrée, à l’instar de l’ensemble des médecins.
Dans le deuxième chapitre, Leslie Fonquerne compare les consultations pour contraception et IVG observées dans deux types de structures privées (cabinet libéral, clinique) et deux types de structures publiques (hôpital et centre de santé). Alors que des recommandations officielles (« travail prescrit ») régissent l’examen gynécologique, la chercheuse montre que la prise en charge concrète des patientes (« travail réel ») consultant pour ces motifs varie selon des « critères non médicaux tels que des perceptions morales ; le degré de familiarité et de “proximité sociale” entre femmes et personnel soignant ; ou encore la modalité de paiement » (p. 104). Elle montre par exemple que le type d’examen pratiqué, l’injonction à la contraception après une IVG, ou encore la place accordée à la parole et aux expériences des patientes pendant la consultation varient sensiblement entre d’un côté l’hôpital, la clinique et le libéral, et, de l’autre, les centres de santé. Dans le premier cas, les professionnel∙les s’inscrivent dans une prise en charge fragmentée entre spécialités et réactivent une norme contraceptive promouvant la mise sous contraception médicalisée, de préférence sous pilule. Dans l’autre, les praticien∙nes adoptent une approche globale, permettant de proposer « un scénario de consultation alternatif » (p. 105) moins à même de reproduire les injonctions contraceptives et de genre.
Le troisième chapitre de l’ouvrage objective un large spectre de violences gynécologiques observées en consultation, qui s’inscrit dans un continuum de violences de genre. La chercheuse présente, d’une part, différents cas de violences perpétrés par le personnel médical envers les patientes, allant de l’infantilisation à des examens intempestifs, en passant par des discriminations liées à l’identité sexuelle, l’origine ethnoraciale supposée ou encore la corpulence. D’autre part, elle propose une analyse réflexive particulièrement intéressante concernant les conditions dans lesquelles elle a mené ses observations. Elle étudie la manière dont sa présence dans les consultations a aussi bien favorisé la survenue de violences de la part de certain∙es médecins (ils et elles ne garantissent voire ne demandent pas systématiquement le consentement libre et éclairé des patientes par exemple), que l’a rendue témoin de situations problématiques. Cette double attention lui permet de mettre en parallèle les « considérations déontologiques des membres du corps médical face à une tierce présence » et l’« éthique générale de leur pratique de soin » (p. 140), qui varie selon plusieurs logiques, dont le type de structure d’exercice. En féministe, la chercheuse conçoit son rôle non pas seulement dans l’objectivation de ces violences à travers un travail académique, mais aussi dans une posture « solidaire » (p. 138) à l’égard des patientes sur le terrain, qui n’est cependant pas toujours facile à tenir dans des rapports de pouvoir favorables aux praticien∙nes. Pour dépasser ces violences, elle préconise des pratiques soignantes « non-violentes » (p. 140), qu’elle a pu observer dans des centres de santé, fondées sur le pluralisme thérapeutique, la consultation participative ou encore la communication aux patientes de plusieurs supports explicatifs.
Dans le chapitre suivant, Leslie Fonquerne propose une étude microsociologique des reconfigurations des pratiques individuelles des usagères mais surtout des professionnel∙les de santé en matière de contraception après la « crise de la pilule ». Si celle-ci a participé à remettre en cause publiquement l’innocuité des contraceptifs oraux, visibiliser la charge contraceptive qui pèse sur les femmes et questionner l’autorité médicale, la chercheuse montre que la « norme contraceptive[2] » centrée sur le « pilulocentrisme[3] » n’a finalement été déstabilisée qu’à la marge chez les praticien∙nes. Cette primauté de la pilule s’explique par la hiérarchisation des moyens contraceptifs à la faveur de cette dernière dans les recommandations officielles ainsi que par l’investissement des laboratoires fabricant le produit dans la formation et les visites des médecins, tout particulièrement des gynécologues, expert∙es dans le champ. Malgré la « crise », l’approche médicalisée favorisant la pilule demeure la norme chez les praticien∙nes exerçant en structures privées et à l’hôpital, qui associent toute réticence des patientes à une posture « militante » (p. 183). Les autres méthodes du panel contraceptif sont dépréciées pour leur image stigmatisante (par exemple l’implant serait perçu par les patientes elles-mêmes comme un échec au contrôle de soi), impensées (stérilisation, contraception d’urgence) ou méconnues (méthodes locales internes ou hormonales). Néanmoins, la sociologue montre que ces perceptions hiérarchisées des dispositifs contraceptifs varient selon la profession, le mode d’exercice et le genre : les gynécologues libéraux∙ales sont les plus fervent∙es défenseur∙euses d’une vision médicalisée centrée sur l’efficacité, tandis que les médecins généralistes et sage-femmes travaillant en centre de santé remettent davantage en question la pertinence du schéma contraceptif centré sur la pilule et adaptent les prescriptions selon les conditions matérielles du centre et le profil des patientes.
Le dernier chapitre parachève la démonstration, en montrant que les patientes disposent d’un inégal accès à la contraception selon, d’une part, l’« éthos professionnel » (p. 185) des praticien∙nes qu’elles consultent. D’autre part, selon la catégorisation que les professionnel∙les font d’elles selon des jugements non-médicaux portés sur leur âge, leurs pratiques sexuelles ou encore leur classe sociale ou ethnoraciale. Leslie Fonquerne révèle que cette inégalité se matérialise à toutes les étapes de la prise en charge et se révèle dans le type d’informations affichées dans la salle d’attente, le nombre et la diversité des supports d’information transmis en consultation, la provenance des informations (laboratoires ou instituts publics), le temps de consultation ou encore les choix contraceptifs présentés aux patientes. Pour synthétiser son argumentation, la chercheuse propose une typologie des pratiques de soin en matière de contraception qui traduisent des « régimes de genre[4] » particuliers. Elle identifie les pratiques « allopathiques » incarnées par les gynécologues et obstétriciens, révélant un régime de genre « conservateur » caractérisé entre autres par une posture dominante et une faible considération de la charge émotionnelle en consultation. Elle les distingue de pratiques « sensibilisées » associé à un régime « perturbateur », plutôt répandues chez les généralistes et sage-femmes en libéral ou hôpital, qui essayent de promouvoir l’engagement des patientes dans la relation de soin mais qui « tendent à se rapprocher d’une pratique allopathique dominante » (p. 215) si l’incapacité de la patiente est suspectée (IVG, tabac, etc.). Enfin, la chercheuse repère les pratiques « alternatives » caractérisées par une approche globale du soin, défendues par des sage-femmes et généralistes pour l’essentiel femmes travaillant en centre de santé et qui traduisent un régime de genre « rebelle ».
Dans sa conclusion, Leslie Fonquerne récapitule quatre résultats transversaux de son travail : le constat d’un objectif d’une contraception libre et gratuite en pratique entravé ; l’importance de considérer la matérialité du terrain dans l’analyse ethnographique, révélatrice de logiques systémiques ; la hiérarchisation opérée par les praticien∙nes des méthodes de contraception selon des critères non-médicaux qui reposent sur leurs conditions d’exercice, leur profession, mais aussi les perceptions qu’ils et elles ont des patientes ; et enfin la réinscription des inégalités et violences observées sur le terrain dans un système de soin qui favorise des postures soignantes peu éthiques. La chercheuse invite à penser les violences médicales, ici gynécologiques, dans un continuum de violences de genre à partir d’une approche résolument pluridisciplinaire qui met au jour les limites des politiques publiques actuelles (charge contraceptive inégalement répartie selon le genre, écart entre contraception prescrite et contraception choisie). En guise d’ouverture, elle propose des pistes d’amélioration de la prise en charge de la santé sexuelle et reproductive s’inspirant des pratiques « alternatives » observées sur son terrain.
Leslie Fonquerne propose une démonstration pertinente et rigoureuse, dont la force réside d’abord dans la qualité de la restitution et de la mobilisation du matériel ethnographique. La chercheuse expose des matériaux riches sous différents formats (schémas, tableaux d’observations, descriptions, encadrés) à partir desquels elle livre, entre autres, une analyse remarquable des lieux et des outils. L’investissement de son terrain lui permet de retranscrire avec finesse ce que la matérialité fait indiciblement aux pratiques prescriptives et à l’expérience des patientes à chaque étape de la prise en charge. La seconde qualité de cet ouvrage est son approche politique. La posture féministe de la chercheuse l’enjoint – à l’instar de certaines de ses enquêtées – à adopter et expliciter une réflexivité poussée concernant sa place sur le terrain. Leslie Fonquerne contribue, d’une part, à libérer la parole sur les dilemmes éthiques et méthodologiques que les sociologues peuvent éprouver différemment selon leurs caractéristiques sociales en enquête. D’autre part, elle préconise des solutions à l’adresse des pouvoirs publics pour parer les violences médicales qu’elle révèle dans son enquête.
Sans remettre en question la qualité de l’ouvrage, on peut s’interroger sur la faible hiérarchisation des sources empiriques que mobilise la sociologue, tout particulièrement dans le premier chapitre. Elle se repose en partie sur l’observation d’un (seul) cours sur la contraception dispensé à des internes en médecine générale et sur les notes de cours d’une sage-femme enquêtée. L’incomparabilité des sources et leur singularité auraient mérité plus de contextualisation et de prudence dans l’analyse. Un deuxième point de discussion concerne l’omniprésence de la question contraceptive dans l’analyse de la pilule. À l’instar de l’essentiel des travaux menés en France sur le produit, la chercheuse ne développe que rarement la multiplicité et la complexité des usages réels de la pilule reléguant au second plan ses dimensions « thérapeutiques » ou encore les effets de dépendance qui freinent les patientes à l’arrêter par peur des effets rebonds. Il aurait été intéressant d’analyser la manière dont ces effets sont, selon le type de professionnel∙le, perçus et pris en compte dans le travail de prescription contraceptive mais aussi thérapeutique. Enfin, on peut regretter l’inégale explicitation des caractéristiques sociales des soignant∙es enquêté∙es pour lesquel∙les l’âge, la catégorie ethnoraciale ainsi que la pseudonymisation ne sont jamais mentionnés, à l’inverse des patientes et de la plupart de leurs proches. Malgré ces points de débats, la recherche de Leslie Fonquerne contribue avec pertinence aux travaux publiés sur la santé sexuelle en France, qui depuis la fin des années 2010 connaît un renouvellement fécond.
- Mylène Rouzaud-Cornabas (2019), « “Alerte à la pilule”. Politiques contraceptives et régulation du risque au prisme du genre », thèse de doctorat, Université de Paris Saclay. ↑
- Nathalie Bajos et Michèle Ferrand (2004), « La contraception, levier réel ou symbolique de la domination masculine », Sciences Sociales et Santé, vol. 22, no 3, p. 117-142. ↑
- Alexandra Roux (2022), Pilule : défaire l’évidence, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme. ↑
- Raewyn Connell (2006) « Glass Ceilings or Gendered Institutions? Mapping the Gender Regimes of Public Sector Worksites », Public Administration Review, vol. 66, no 6, p. 837-849. ↑