Recension : Julien Vitores, La Nature à hauteur d’enfants, (2025, La Découverte)
Julien Vitores (2025), La Nature à hauteur d’enfants. Socialisations écologiques et genèse des inégalités, Paris, La Découverte « L’envers des faits », 256 p.
Recension version post-print par
Clément Rivière
clement.riviere@univ-lille.fr
Maître de conférences en sociologie, Université de Lille, Centre de Recherches « Individus, Épreuves, Sociétés » (CeRIES, ULR 3589), Domaine Universitaire du Pont de Bois, 3 rue du Barreau, BP 60149, 59653 Villeneuve d’Ascq cedex
Au croisement de la sociologie de l’enfance, de l’éducation et de la culture, La Nature à hauteur d’enfants s’appuie sur le point de vue d’adultes (parents, enseignants) et d’enfants scolarisés en maternelle pour décrire la construction de rapports à la nature socialement différenciés dès l’enfance. Issu de la thèse de doctorat de son auteur, l’ouvrage se donne pour objectif d’« interroger et documenter empiriquement la façon dont la nature est effectivement mobilisée (ou non) à des fins éducatives, dans différents contextes sociaux » (p. 9). Il s’appuie sur une enquête associant observations, entretiens et jeux, conduite dans trois écoles maternelles entre janvier 2019 et juin 2021 : une école publique accueillant des élèves au profil social contrasté dans le 18e arrondissement de Paris, une école privée catholique très homogène des beaux quartiers de l’Ouest parisien et une école publique à la population « socialement mixte » d’une petite ville du sud de la France, renommée Braillac. Une cinquantaine de parents ont également été rencontrés dans le cadre d’entretiens sur les trois terrains.
Les trois premiers chapitres du livre portent sur le travail parental et les styles éducatifs, offrant une mise en comparaison des « usages éducatifs de la nature dans différents contextes familiaux » (p. 21). Les deux chapitres suivants sont consacrés aux apprentissages et aux usages que les enfants font de la nature en milieu scolaire. Enfin, les chapitres 6 et 7 interrogent la façon dont les goûts et dégoûts des enfants sont produits par des logiques de genre et de classe.
Le premier chapitre porte sur les parents de l’école Saint-Joseph, pour la plupart d’entre eux membres de la bourgeoisie catholique. Ceux-ci tendent à disqualifier les espaces verts urbanisés, au nom de leur saleté et de leur fréquentation par différents profils d’usagers indésirables, au profit de la nature « sauvage » et des « grands espaces qui permettent d’éloigner les enfants de la densité et de la promiscuité subie dans les villes » (p. 28). À travers le recours à ce thème classique de l’anti-urbanisme[1], ces parents expriment le souci de transmettre l’expérience de la « majesté des paysages » et de la « capacité de s’en émerveiller » (p. 30), loin de la plèbe. L’expérience des espaces naturels est dans cette perspective valorisée en tant qu’« expérience de la distance aux autres » (p. 31), même s’il s’agit dans un même mouvement de développer des dispositions esthétiques et ascétiques, à travers la valorisation de l’effort et de la confrontation aux éléments naturels. Les enfants de cette école ont pour la plupart d’entre eux déjà beaucoup voyagé en France et à l’étranger et découvert différents types d’espaces (forêt, plage, montagne), en lien avec la détention par leurs familles d’un volume important de capital économique. Par contraste avec les discours qui mettent en avant le caractère gratuit de la connexion à la nature, Julien Vitores met en lumière ce « privilège de classe » (p. 48), intimement lié au patrimoine immobilier (maisons de campagne, résidences à la montagne et en bord de mer).
Le deuxième chapitre est consacré aux parents appartenant aux fractions culturelles des classes moyennes dans le 18e arrondissement de Paris, qui se caractérisent par leur tendance à encourager l’observation et l’appropriation d’éléments naturels de proximité dans l’environnement urbain. Contrairement aux membres de la bourgeoisie économique, ces parents ne possèdent pas de résidence secondaire : à défaut de pouvoir exposer régulièrement leurs enfants à la « nature grandiose », ils font d’une certaine manière de nécessité vertu en cherchant à apprécier la nature en ville (et peut-être en la promouvant par leur vote ? – la question n’est pas posée dans l’ouvrage). La valorisation de « formes de nature ordinaire, présentes dans les quotidiens » (p. 54), passe par une « éducation du regard » (p. 57). La nature est « culturalisée », c’est-à-dire appréhendée au prisme d’un capital culturel, mobilisé et transmis dès le plus jeune âge » (p. 51) : alors que les écrans sont « jugés avec sévérité » (p. 60) par ces parents, leur démarche prend appui sur des supports éducatifs variés (livres pour enfants notamment), et les éléments naturels se trouvent eux-mêmes érigés en « outils éducatifs » (p. 61), par exemple dans le cadre d’activités manuelles. Julien Vitores met l’accent sur le travail parental qu’implique cette « prime socialisation scientifique » (p. 69), l’appropriation de la nature reposant ici sur « la mise en œuvre – et la transmission – d’un capital culturel » (p. 70).
Le troisième chapitre, à cheval sur deux terrains, porte sur les « usages populaires de la nature ». Dans le 18e arrondissement de Paris, les espaces publics et le jeu en extérieur sont fortement valorisés par les parents des classes populaires, en lien avec des conditions de logement précaires. Les enfants n’ont en revanche pas ou très peu accès aux espaces naturels, y compris pendant leurs vacances. À Braillac, les parents des classes populaires n’expriment pas d’intérêt particulier pour la découverte éducative de la nature, avec laquelle ils tendent plutôt à entretenir un rapport hédoniste et utilitaire. Une « mauvaise conscience éducative » (p. 88), peut-être encouragée par la situation d’enquête, est toutefois exprimée par certaines mères. La « relative indifférence à l’égard d’objets naturels jugés d’un intérêt limité » (p. 93) coexiste ainsi avec des formes de « bonne volonté culturelle », liées à un effort d’anticipation et d’adaptation aux normes scolaires, dessinant en creux des normes de « bonne » parentalité. La promotion de la découverte de la nature s’érige alors en « marqueur social », « support de distinction pour des parents soucieux d’affirmer leur respectabilité » (p. 101) en mettant à distance les familles les plus précaires.
Le chapitre 4 porte justement sur la « consécration scolaire de la nature » (p. 130) : alors que dans les salles de classe « la nature et ses représentations sont omniprésentes » (p. 101), les « choses naturelles » tendent à y être valorisées en tant que « supports éducatifs » (p. 102). S’appuyant sur le travail d’observation conduit dans les trois écoles, J. Vitores montre comment les éléments naturels se voient consacrés par l’institution scolaire en tant que « biens culturels » (p. 108), notamment dans le cadre de « moments de monstration collectifs » (p. 110) qui valorisent certains profils d’enfants plus que d’autres. Faute de « continuité éducative entre les univers scolaires et domestiques » (p. 117), les enfants des classes populaires n’ont ainsi guère accès à la rétribution de « certaines expériences socialement situées » (p. 110), ce qui peut les conduire à essayer de se distinguer autrement (humour, mise à distance du sérieux scolaire).
Le cinquième chapitre s’intéresse à l’« écologie scolaire ordinaire » (p. 132) en tant que « forme spécifique d’éducation morale » (p. 133). Julien Vitores y décrit d’abord la mise en œuvre d’une socialisation à l’auto-contrôle, qui passe par un travail de « discipline corporelle » (p. 134). Cette injonction à la retenue et cette mise en avant de la « fragilité des choses naturelles » (animaux, plantes) font système avec la stigmatisation des « formes d’appropriation directe susceptibles d’endommager l’environnement » (p. 136). Elles s’accompagnent de la promotion d’une norme de tri et de réduction des déchets, les enfants étant alors envisagés en tant que « vecteurs privilégiés de la diffusion d’une morale écologique » (p. 145). Leur enrôlement par l’école dans la diffusion de normes de « bonne » ou « mauvaise » parentalité tend à remettre davantage en cause le mode de vie des familles des classes populaires, moins enclines à adhérer à cette « écologie des petits gestes », que celui des familles plus favorisées dont le bilan carbone est pourtant bien plus lourd.
Le chapitre 6 vise à mieux comprendre la genèse de « rapports genrés aux éléments naturels » (p. 157), l’émergence de représentations masculines et féminines de la nature étant notamment décrite à travers les dessins des enfants, en questionnant l’impact des modèles parentaux et de la division sexuée des tâches et des rôles sociaux. Dans le septième et dernier chapitre, J. Vitores a recours à des « méthodes expérimentales » inspirées de la psychologie, notamment un jeu de cartes représentant des photographies d’animaux, pour essayer de « comprendre comment les enfants mobilisent concrètement les animaux pour déchiffrer le monde social ou s’y positionner » (p. 176). Cette méthodologie rappelle le travail réalisé par Wilfried Lignier et Julie Pagis sur les catégorisations enfantines de l’ordre social[2] : les enfants se voient demander de nommer les animaux qu’ils connaissent et de désigner ceux qu’ils préfèrent. Si les garçons valorisent plutôt les animaux forts, dangereux et méchants, quand les filles préfèrent les animaux doux, gentils et beaux, filles et garçons des classes supérieures ne mobilisent pas les mêmes arguments que leurs homologues des classes populaires. Reflet de processus de socialisation de genre et de classe, « les enfants ne s’intéressent donc pas exactement aux mêmes animaux, et surtout pas de la même manière, selon leur position dans les rapports sociaux » (p. 196).
Au final, le livre met en lumière le lien étroit qu’entretiennent les usages enfantins de la « nature » et l’incorporation de différents types de dispositions (ascétiques, esthétiques, scolaires) qui en découle avec la possession par leurs parents de différentes formes de capitaux. Il donne ainsi à voir à partir d’une enquête de terrain la « construction de rapports à la nature très différents, inégalement rétribués par l’institution scolaire » (p. 18).
Si La nature à hauteur d’enfants rassemble un grand nombre d’observations et de résultats stimulants, décrits au fil des paragraphes précédents, son manque d’intérêt pour les travaux conduits en sociologie urbaine ou autour des dimensions spatiales des processus de socialisation[3] surprend. On aurait par exemple pu s’attendre à trouver une réflexion consistant à interroger en quoi les villes sont (ou ne sont pas) « naturelles »[4], ou encore sur ce qui « fait » l’urbain (l’enquête proposant une comparaison ville-campagne). L’absence d’appui sur les travaux conduits sur les enfants en sociologie urbaine et en géographie, en France et à l’étranger[5], pose en particulier question, dans la mesure où le rapport à la « nature » interrogé au fil du livre est dans une large mesure le produit de rapports à l’espace à différentes échelles (domicile, quartier, espace urbain). L’expérience et les usages que font les enfants des « éléments naturels » semblent de fait difficiles à appréhender sans évoquer le contexte de déclin du jeu en extérieur (outdoor play) et de retrait des enfants des espaces publics. Cette impasse bibliographique étonne d’autant plus que ces questions ont gagné en visibilité dans le débat public ces dernières années, notamment autour du thème de la « ville à hauteur d’enfants »[6].
Un autre étonnement a trait à la quasi-absence d’ambivalences parentales, les parents des classes moyennes et des classes supérieures paraissant en particulier bien sûrs d’eux et de leurs stratégies. Un thème central de la littérature sociologique sur la parentalité est pourtant celui de la responsabilisation croissante des parents, et des formes d’inquiétude, voire d’anxiété parentale qui en découlent[7]. On aimerait en savoir davantage sur le rapport à l’avenir des parents rencontrés par J. Vitores, et notamment au changement climatique et aux risques qu’il implique. Alors que les sociologues de l’éducation ont mis en avant les « dilemmes moraux » des parents confrontés au choix de l’école pour leurs enfants[8], qu’en est-il concernant le rapport à la « nature » ? Dans quelle mesure l’éco-anxiété constitue-t-elle une dimension de l’anxiété parentale[9], de manière plus ou moins saillante selon les profils de parents ? La socialisation au voyage (et dans un certain nombre de cas à l’avion), caractéristique des familles des classes supérieures, produit-elle, en même temps qu’elle alourdit leur bilan carbone, des formes de réflexivité ? Autrement dit, la lente prise de conscience des enjeux climatiques contribue-t-elle à redéfinir les normes de parentalité ?
L’enjeu du changement climatique aurait assurément mérité d’être abordé dans l’ouvrage, constituant un point aveugle d’autant plus surprenant qu’au cœur de la démarche sociologique mise en œuvre se trouve la question de la reproduction des conditions d’existence.
- Lyn H. Lofland (1998), The Public Realm. Exploring the City’s Quintessential Social Territory, New York, Aldine de Gruyter. ↑
- Wilfried Lignier et Julie Pagis (2017), L’Enfance de l’ordre. Comment les enfants perçoivent le monde social, Paris, Seuil. ↑
- Joanie Cayouette-Remblière, Gaspard Lion et Clément Rivière (2019), « Socialisations par l’espace, socialisations à l’espace : Les dimensions spatiales de la (trans)formation des individus », Sociétés contemporaines, 2019/3 no 115, p. 5-31. ↑
- Daniel Cefaï, Mathieu Berger, Louise Carlier, Olivier Gaudin (2024), Écologie humaine. Une science sociale des milieux de vie, Grâne, Créaphis. ↑
- Voir notamment Gill Valentine (2004), Public Space and the Culture of Childhood, Londres, Routledge. ↑
- Clément Rivière (2023), « Qu’est-ce qu’une “ville à hauteur d’enfant” ? », Mouvements, 2023/3 no 115, p. 139-147. ↑
- Voir par exemple Ellie Lee et Jan Macvarish (2020), « Le “parent hélicoptère” et le paradoxe de la parentalité intensive au xxie siècle », Lien social et Politiques, no 85, p. 19-42. ↑
- Voir notamment Agnès van Zanten (2009), Choisir son école. Stratégies familiales et médiations locales, Paris, Presses Universitaires de France. ↑
- Ce que suggèrent les premiers résultats d’une enquête conduite auprès de ménages quittant l’agglomération parisienne pour s’installer en milieu rural. Voir Anaïs Collet (2025), « Trois registres de l’écologie cultivée. Quand la bourgeoisie culturelle parisienne part vivre à la campagne », Genèses, 2025/2 no 139, p. 7-30. ↑