Recension : Nina Bandelj, Overinvested. The emotional economy of modern parenting (2026, Princeton University Press)

Nina Bandelj (2026), Overinvested. The emotional economy of modern parenting, Princeton, Princeton University Press, 400 p.
Recension version post-print par
Clément Bellanger
clement.bellanger@sciencespo.fr
Doctorant au Centre de sociologie des organisations, Sciences Po ; Sciences Po-CSO, 27 rue Saint Guillaume, 75337 Paris cedex 07, France
Encore peu connue en France, Nina Bandelj s’est imposée comme une figure majeure de la sociologie économique internationale. Dans le prolongement des travaux de Viviana Zelizer, auprès de laquelle elle s’est formée à l’Université de Princeton, ses recherches interrogent la manière dont les émotions façonnent l’activité économique au sein des sociétés capitalistes. Son dernier ouvrage, Overinvested, en offre une illustration particulièrement aboutie. Fruit d’une décennie d’enquête, il met au jour un nouveau tournant dans la sacralisation de l’enfance aux États-Unis. Si Viviana Zelizer a montré comment la valeur des enfants est progressivement passée d’économiquement utile à sentimentalement inestimable au xixe siècle, les enfants tendent désormais à être constitués en véritables projets d’investissement parental. S’appuyant sur plus de cent entretiens avec des parents, sur l’exploitation de grandes enquêtes statistiques nationales et sur l’analyse d’un corpus de manuels de « bonne parentalité », l’ouvrage montre comment les familles mobilisent épargne, dettes et autres instruments financiers pour répondre aux besoins de leurs enfants. Il met également en évidence les conditions institutionnelles et les ressorts émotionnels qui structurent cette économie parentale contemporaine.
Le livre se compose de neuf chapitres réunis en quatre parties. Les trois premières portent sur les « commandements sacrés » qui s’imposent aux parents sur le plan économique : investir, financer et travailler pour leurs enfants. La quatrième, plus réflexive et critique, examine les effets de cette économie parentale sur le bien-être des familles, tout en soulignant son rôle dans le creusement des inégalités sociales. Plutôt que d’en suivre le déroulement chapitre par chapitre, cette note propose une lecture transversale de l’ouvrage, centrée sur les principaux ressorts de son argumentation.
Le premier apport de l’ouvrage est de mettre en évidence une financiarisation croissante de l’éducation, qui sollicite toujours davantage les ressources des familles. Celle-ci se manifeste d’abord dans l’enseignement supérieur. Si l’Université n’a jamais été gratuite aux États-Unis, elle semble aujourd’hui plus que jamais dominée par la finance. Une gamme croissante d’instruments d’épargne et d’endettement permet aux parents de financer les études de leurs enfants. L’auteure revient notamment sur les plans 529, dispositifs d’épargne éducative défiscalisée dont les encours sont passés de 179 milliards de dollars en 2012 à plus de 411 milliards en 2022. Elle souligne également le rôle des Parent PLUS Loans, prêts fédéraux contractés par les parents sans plafond de montant. Leur essor témoigne d’une parentalité financière toujours plus intensive : la dette éducative moyenne supportée par les parents dépasse celle des étudiants depuis 2009.
Toutefois, la financiarisation de l’éducation ne se réduit pas à la seule diffusion de produits financiers dans l’enseignement supérieur. Le marché lucratif de la garde d’enfants, désormais investi par des firmes de private equity, en fournit l’illustration la plus frappante. Si les dépenses liées à l’alimentation, au logement ou à l’habillement des enfants ont relativement peu augmenté au cours des dernières décennies, celles consacrées à la garde d’enfants ont en revanche fortement progressé. Entre 1960 et 2015, elles sont ainsi passées en moyenne de 4000 à 37 000 dollars (+ 825 %) pour élever un enfant de sa naissance jusqu’à ses 17 ans. Le développement de ce marché s’explique en grande partie par la transformation des normes de « bonne parentalité ». La garde des jeunes enfants par leurs parents a longtemps été valorisée, tandis que le recours à des structures spécialisées pouvait être interprété comme le signe que le travail rémunéré primait sur l’attention portée à l’enfant. Cette représentation s’est toutefois profondément transformée au cours des dernières décennies. L’émergence d’une nouvelle conception de la petite enfance, portée notamment par des économistes et des psychologues, a contribué à imposer l’idée que les premières années de la vie constituent une phase décisive du développement cognitif de l’enfant. Dans cette perspective, le recours à des professionnels chargés de stimuler l’enfant dans des structures pensées comme des early education programs, et non plus comme de simples garderies, apparaît aux parents non seulement légitime, mais nécessaire.
Le deuxième apport de l’ouvrage consiste à mettre au jour les fondements politiques et idéologiques de cette économie parentale. Nina Bandelj éclaire la marchandisation croissante de l’éducation et la responsabilisation des parents qui l’accompagne à travers ce qu’elle appelle la « human capitalization of children ». Cette notion renvoie à la théorie du capital humain, popularisée par Gary Becker, qui envisage les individus comme des ensembles de compétences pouvant faire l’objet d’investissements générateurs de rendements futurs. Dans cette perspective, l’éducation des enfants tend à être pensée comme un processus d’accumulation de capital destiné à se convertir, à l’âge adulte, en gains de productivité et en salaires plus élevés sur le marché du travail. Les liens étroits entretenus par Gary Becker – ainsi que par son mentor Milton Friedman et son collaborateur James Coleman – avec l’administration publique contribuent à diffuser cette conception économique de l’enfance et à l’inscrire progressivement dans l’élaboration des politiques éducatives américaines à partir des années 1960.
Cette dynamique se renforce nettement au tournant des années 1980. Se noue alors une alliance entre néolibéraux et néoconservateurs sous l’administration Reagan. Les premiers conçoivent les familles comme des acteurs rationnels cherchant à maximiser leurs bénéfices et à minimiser leurs coûts, faisant de l’intervention publique une entrave à la liberté de choix. Les seconds défendent la famille comme une institution morale garante des valeurs religieuses et traditionnelles, qu’il convient de protéger de l’ingérence de l’État. Malgré des justifications distinctes, ces deux courants convergent pour promouvoir la privatisation de l’éducation et inscrire la prise en charge de la dépendance des enfants dans les relations familiales, plutôt que dans le cadre d’une responsabilité collective assurée par l’État. Les décideurs politiques institutionnalisent alors la dérégulation de l’offre scolaire, la valorisation du libre choix parental, l’intensification de la concurrence entre établissements, ainsi que la priorité accordée aux impératifs de performance et de productivité au sein des écoles. Les politiques éducatives sont désormais pensées comme des politiques économiques orientées vers la production et la valorisation du capital humain.
Au regard de ces deux premiers apports, l’ouvrage montre comment une théorie économique s’est progressivement transformée en structure institutionnelle gouvernant des pratiques ordinaires. Formulée par les économistes néolibéraux, puis relayée par l’État à travers les politiques publiques, la théorie du capital humain a contribué à instituer la famille comme principale responsable du financement éducatif des enfants, tout en inscrivant l’investissement parental dans une logique toujours plus précoce et intensive. Les instruments financiers qui accompagnent cette transformation sont toutefois loin d’être socialement neutres. Si ce système met la plupart des familles à l’épreuve, il reproduit et renforce également les inégalités de classe et de race qui les séparent. Nina Bandelj montre notamment que les dispositifs d’épargne bénéficiant des conditions les plus avantageuses, tels que les plans 529, sont principalement mobilisés par les familles blanches des classes supérieures. Ces instruments supposent en effet une capacité d’épargne régulière et de long terme, ainsi qu’une affectation stricte des fonds aux dépenses éducatives afin de bénéficier pleinement des avantages fiscaux associés. À l’inverse, les familles noires et latino-américaines recourent plus fréquemment à l’endettement pour financer les études de leurs enfants. Sans être absents des stratégies des autres groupes sociaux, les prêts constituent pour elles un levier plus central d’accès à l’enseignement supérieur, les exposant davantage aux coûts et aux risques associés à la dette éducative.
Le dernier apport de l’ouvrage consiste à éclairer les ressorts de l’adhésion des parents à cette économie. À la différence des décideurs politiques, ces derniers ne semblent pas concevoir l’argent consacré à leurs enfants comme un investissement économique. Leurs dépenses s’inscrivent avant tout dans un registre affectif, marqué par l’amour, l’attention et la dévotion. En soutenant leurs enfants, ils cherchent d’abord à être de « bons parents » et, malgré les sacrifices consentis, affirment ne rien attendre en retour. Si ces discours doivent être interprétés avec prudence au regard de la situation d’enquête, ils révèlent néanmoins les normes contemporaines de parentalité. Ils traduisent l’adhésion à un idéal moral du parent dévoué, prêt à consacrer à ses enfants autant de temps, d’amour, de ressources financières et d’énergie personnelle que nécessaire afin qu’ils puissent s’épanouir.
L’intensification de cet engagement s’inscrit dans une transformation plus générale des normes de « bonne parentalité », particulièrement marquée depuis le début des années 2000. Les guides de conseils parentaux en donnent une formulation explicite : ils accordent une place croissante aux émotions des enfants, à la nécessité de les comprendre et d’y répondre, et non plus seulement de subvenir à leurs besoins matériels. Parallèlement, les émotions des parents – au premier rang desquelles l’angoisse de « bien faire » – deviennent elles aussi centrales. Être parent ne consiste plus seulement à élever un enfant, mais à assurer son bien-être émotionnel, au prix d’une vigilance constante. L’expérience parentale se trouve ainsi de plus en plus marquée par le stress et l’incertitude. Ce déplacement se lit également dans les formes d’expertise qui encadrent la parentalité que Nina Bandelj saisit à l’aide des manuels de parentalité. Les discours prescriptifs des médecins et psychologues, longtemps figures d’autorité, cèdent progressivement la place aux récits de journalistes et aux témoignages de mères, contribuant à diffuser une conception plus réflexive et émotionnelle de la parentalité.
C’est ici que se situe le cœur de l’argument. Si cette économie parentale fonctionne avec une telle intensité, c’est qu’elle est indissociablement économique et émotionnelle. La marchandisation de l’éducation, encouragée par l’État, rencontre et s’appuie sur un processus historique parallèle d’émotionalisation de la vie familiale. Pris dans l’injonction à « bien faire » – voire à en faire toujours davantage – les parents voient leur engagement s’intensifier, en particulier sur le plan économique. Loin d’alléger cette pression, le discours prescriptif des experts tend à la reconduire. Le sentiment parental d’insuffisance alimente alors l’extension d’un marché de services éducatifs toujours plus lucratif – du tutorat aux dispositifs de préparation à l’entrée à l’Université, en passant par les activités extrascolaires – au prix d’un épuisement croissant des parents, et en particulier des mères, sur lesquelles repose l’essentiel du travail éducatif et émotionnel.
Au fil de la lecture, l’ouvrage révèle ainsi la polysémie de son titre. Overinvested renvoie d’abord à la transformation d’un système éducatif dans lequel les enfants sont progressivement constitués en projets d’investissement en capital humain. Il désigne également les attentes et la responsabilité croissante que la société fait peser sur les parents, sommés de prendre en charge cet investissement sans pouvoir s’appuyer sur des dispositifs de protection sociale. Mais le titre prend pleinement son sens lorsqu’il renvoie aux pratiques des parents eux-mêmes. Ceux-ci s’investissent toujours davantage dans l’éducation de leurs enfants, prêts à y engager l’ensemble de leurs ressources. Loin de penser leur engagement en termes de retour sur investissement, ils vivent ce travail comme une forme de dévouement, une preuve d’amour, une manière d’être de « bons parents », au risque de l’épuisement. Overinvested met ainsi en évidence un décalage entre les catégories économiques mobilisées par les politiques publiques et les logiques relationnelles à l’œuvre au sein des économies familiales, tout en montrant comment ces logiques se renforcent mutuellement.
La démonstration déployée par Nina Bandelj laisse toutefois quelques questions en suspens. Une première interrogation concerne le statut des résultats. Comme Viviana Zelizer dans Pricing the Priceless Child, l’auteure identifie un nouveau tournant dans les relations entre parents et enfants à partir d’une enquête menée sur la société américaine. Alors que la thèse de Viviana Zelizer sur la sacralisation de l’enfance a progressivement été mobilisée pour penser des transformations observables bien au-delà du seul cas américain, la généralisation des résultats de Nina Bandelj apparaît moins évidente. L’auteure rappelle à plusieurs reprises que son objet est spécifiquement états-unien et souligne elle-même le rôle joué par les particularités institutionnelles du système éducatif et des politiques publiques américaines. Pourtant, certains des concepts qu’elle propose, à commencer par celui d’« emotional economy of modern parenting », qui sert de sous-titre à l’ouvrage, semblent parfois formulés à un niveau de généralité qui invite à les envisager au-delà du seul contexte américain. On peut alors se demander si le phénomène décrit constitue une nouvelle étape de la parentalité contemporaine dans les sociétés capitalistes avancées, ou s’il renvoie plus spécifiquement à une configuration institutionnelle propre aux États-Unis.
Une deuxième remarque concerne le niveau d’abstraction auquel sont appréhendés les processus d’« économicisation » et d’« émotionnalisation » de la parenté. Ces notions occupent une place centrale dans l’argumentation de Nina Bandelj et constituent l’une des principales forces synthétiques de l’ouvrage. Si le livre insiste sur la rencontre de ces deux dynamiques et sur leur renforcement mutuel dans le contexte contemporain, il éclaire moins les conditions de leur formation. La question se pose notamment pour l’émotionnalisation des relations parent-enfant. L’ouvrage met en évidence l’importance croissante accordée aux émotions des enfants et à leur bien-être psychologique, mais laisse davantage dans l’ombre les mécanismes ayant conduit à cette transformation. Pourquoi les émotions occupent-elles une place aussi centrale dans les normes contemporaines de parentalité ? Comment expliquer l’émergence et la diffusion de cette nouvelle sensibilité éducative ? Loin de constituer une faiblesse majeure de l’ouvrage, ces questions rappellent surtout combien l’analyse des formes contemporaines de parentalité gagnerait à être replacée dans une histoire plus longue des relations de parenté, attentive à l’articulation entre structures économiques, normes éducatives et régimes émotionnels.
Enfin, une dernière remarque concerne la finalité même de l’ouvrage. Au-delà de son ambition scientifique, Overinvested se saisit d’un problème sociologique dont l’importance tient aussi à sa dimension publique et politique. Les interventions de l’auteure sur sa propre expérience de mère, disséminées tout au long du texte, ainsi que les développements conclusifs consacrés à une prise en charge plus collective des enfants, témoignent de cette volonté de s’adresser à un lectorat dépassant le seul cercle académique. Ce positionnement contribue sans doute à expliquer certains choix d’écriture et de démonstration. L’ouvrage embrasse un vaste ensemble de dimensions – financement des études, garde d’enfants, marché immobilier, politiques éducatives ou encore travail domestique – afin de mettre au jour les multiples facettes de cette économie parentale contemporaine. Cette ambition de synthèse conduit parfois à privilégier l’ampleur du diagnostic à l’exploration approfondie de certains mécanismes. On peut ainsi s’interroger sur l’usage qui est fait des matériaux d’entretien. Ceux-ci permettent principalement de saisir les représentations parentales, leurs inquiétudes, leurs aspirations et les significations qu’ils attribuent à leurs engagements éducatifs. En revanche, lorsque l’analyse porte plus directement sur les modalités de financement de l’éducation, elle s’appuie davantage sur des données quantitatives. Le lecteur intéressé par les usages sociaux de l’argent aurait parfois souhaité accéder plus directement aux pratiques elles-mêmes, aux arbitrages quotidiens, aux négociations et aux formes de marquage qui accompagnent ces transferts. Cette attente est d’autant plus forte que ces questions se situent au cœur des travaux antérieurs de Nina Bandelj sur les dimensions relationnelles de la vie économique.
Finalement, Overinvested constitue une contribution importante à la sociologie contemporaine de la parentalité. Au-delà du contexte états-unien dont il est issu, l’ouvrage ouvre des pistes de réflexion fécondes sur les transformations contemporaines des relations entre parents, enfants, État et marché. Il remet ainsi sur le métier une question aussi centrale que passionnante pour les sciences sociales : celle de savoir comment une société s’organise pour prendre en charge la dépendance économique des plus jeunes et transmettre ses savoirs d’une génération à l’autre. On ne peut dès lors qu’en recommander la lecture, et particulièrement à celles et ceux qui s’intéressent aux dynamiques économiques à l’œuvre dans les systèmes éducatifs comme dans les relations familiales.