Recension : Laure Pitti, Algériens au travail, une histoire (post)coloniale (2025, Presse universitaires de Rennes)

Laure Pitti (2025), Algériens au travail, une histoire (post)coloniale. Enquête sur les travailleurs immigrés de l’industrie automobile dans la France des « Trente Glorieuses », Rennes, Presse universitaires de Rennes, 350 p.
Recension version post-print par
Narguesse Keyhani
n.keyhani@univ-lyon2.fr
Maîtresse de conférences, Université Lyon 2, membre du laboratoire Triangle ; Triangle, UMR 5206, 15 parvis René Descartes, 69342 Lyon 07, France
L’ouvrage de Laure Pitti est issu d’une thèse d’histoire soutenue en 2002 sur les travailleurs algériens[1] de l’industrie automobile. Il porte sur leur recrutement avant et après l’indépendance de l’Algérie, leur position dans l’usine relativement aux autres travailleurs, le traitement dont ils font l’objet par les pouvoirs publics et par la direction, leurs mobilisations. L’enquête s’inscrit dans le sillage de l’histoire de l’immigration du travail en s’intéressant à la façon dont les politiques de main-d’œuvre rythment les installations en France. Dans la mesure où elle se focalise sur un site de l’entreprise Renault, le site Billancourt de l’Île Seguin, et à son organisation interne, elle est aussi une contribution à l’histoire et à la sociologie d’une entreprise. L’enquête a beaucoup en commun avec des thèses socio-historiques portant conjointement sur un secteur d’activités et l’immigration de travail : sur les carrières différenciées des travailleurs immigrés[2], les transformations d’un secteur d’activité par le recours à l’immigration de travail[3] ou encore les conflits qui engagent les travailleurs immigrés dans un secteur en crise[4]. Ce livre s’en distingue sans doute par la centralité de la réflexion sur les continuités de la domination (post)coloniale. La revisite de ce travail vingt ans plus tard conduit l’auteure à penser plus particulièrement la subordination coloniale et ses métamorphoses en termes de rapports sociaux de race : elle rend compte des modalités selon lesquelles les processus de racialisation parcourent les politiques de recrutement, de gestion du personnel et d’organisation du travail.
Grâce aux archives de la direction de l’entreprise et de la direction des populations et migrations, Laure Pitti documente la politique de main-d’œuvre. Les notes et données statistiques de la direction du personnel permettent de repérer les types de catégorisation – notamment raciales – dont font l’objet les travailleurs en question. L’enquête repose aussi sur le traitement d’un échantillon représentatif d’un millier d’ouvriers algériens embauchés entre 1950 et 1962 qui permet de dresser une typologie des carrières. Les dynamiques de politisation sont reconstituées grâce aux archives syndicales et de l’entreprise. Enfin, des entretiens avec d’anciens ouvriers algériens, des responsables syndicaux et politiques et l’accès aux entretiens d’Abdelmalek Sayad avec d’autres ouvriers algériens de la même entreprise offrent une incarnation aux carrières migratoires et professionnelles et aux engagements militants.
La première partie du livre situe l’immigration algérienne dans l’histoire (post-)coloniale des relations entre la métropole/la France et l’Algérie ; la deuxième traite de la position subalterne des OS algériens à Billancourt ; la troisième analyse la politisation de cette condition. L’ouvrage commence par la description de l’immigration algérienne vers la France dans l’immédiat après-guerre. Ses rythmes fluctuants s’expliquent par les politiques en direction des habitants du département français (chapitre 1). Sont identifiées des logiques de main-d’œuvre dès la Première Guerre mondiale et bien sûr à la Libération. Les départs vers ce territoire se poursuivent au-delà de la demande de main-d’œuvre. L’installation des Algériens répond aussi à une quête de liberté : elle est également façonnée par le rythme de la répression coloniale en Algérie. Mais la relation de subordination coloniale se déplace en métropole et se reconfigure après l’indépendance, comme le signale l’usage des catégories raciales dans la gestion du personnel. L’immigration algérienne est ensuite restituée dans la main-d’œuvre coloniale (chapitre 2). Le rythme de la croissance économique explique largement celui du recours à une main-d’œuvre originaire des territoires français ou de l’étranger, mais la part croissante des Algériens à partir de 1945 trouve aussi son origine dans le modèle économique des entreprises publiques nationalisées. Celui-ci repose sur la hausse de la productivité du travail par un recours à la main-d’œuvre coloniale peu ou pas qualifiée. La volonté des pouvoirs publics de réduire la pression sur le marché du travail en Algérie et la possibilité pour les entreprises d’y recruter directement favorisent aussi la croissance relative de la main-d’œuvre en provenance d’Algérie. Les OS algériens deviennent ainsi la « figure nécessaire » de la rationalisation de l’appareil productif, notamment sur l’Île Seguin.
La deuxième partie décortique les logiques qui ont rendu possible l’assignation de ces travailleurs à une « condition subalterne ». Ces ouvriers sont, dès le départ et de façon durable, assignés au statut d’ouvriers spécialisés (chapitre 3). L’analyse des catégories de gestion des personnels encadrant ces travailleurs montre qu’il s’agit bien d’une assignation raciale et coloniale. Le site de Billancourt n’est pas qu’un laboratoire social comme le souligne l’historiographie des Trente Glorieuses, mais également un laboratoire colonial. L’enquête se poursuit en se déplaçant vers les liens entre dirigeants de l’entreprise et cercles du pouvoir, noués notamment au cours de la Résistance (chapitre 4). Le site de l’Île Seguin apparaît pour les pouvoirs publics comme un outil de mesure de la conflictualité sociale. Laure Pitti montre qu’à l’image des préfets et des hauts fonctionnaires, les dirigeants contribuent aussi à l’imposition d’un « problème » de l’immigration nord-africaine et plus spécifiquement algérien. L’analyse des catégorisations statistiques des différentes fractions du personnel montre que l’accès à l’indépendance de l’Algérie ne fait pas disparaître l’appréhension raciale des employés. La régie Renault s’inscrit ainsi dans une chaîne de production de savoirs sur la main-d’œuvre nord-africaine, algérienne, puis progressivement étrangère et immigrée, en lien avec l’administration centrale du ministère du Travail. Ces savoirs ne sont pas sans effet sur la vie des travailleurs concernés comme en témoignent leurs carrières plates (chapitre 5). L’auteure montre le caractère discriminatoire des politiques d’organisation du travail et de gestion du personnel et leurs justifications racistes. La déqualification et dévalorisation des compétences des OS algériens contribuent à fermer leur horizon professionnel et à alimenter la figure de « l’OS à vie ».
La troisième partie est consacrée à la remise en cause de cette condition. Laure Pitti décrit la politisation des OS algériens de Billancourt en tant que travailleurs immigrés et au regard du rapport colonial en Algérie, réactualisé dans l’hexagone. Cette politisation repose sur la dénonciation de l’ordre usinier et de la subordination coloniale (chapitre 6). Dans les années 1950, en pleine guerre de libération algérienne, la CGT rend possible l’expression de positions anticoloniales. Cette position syndicale est redevable de la forte concentration de travailleurs algériens à Billancourt. La CGT devient un lieu de politisation pour les OS qui y trouvent des ressources pour penser et dénoncer leur condition d’ouvriers coloniaux discriminés en métropole. Dans l’après 1968, l’entreprise se transforme tant du point de vue du poids des organisations syndicales et politiques, susceptibles de faire entendre les intérêts des travailleurs algériens, qu’en raison de l’organisation du travail qui fait accroître l’écart entre OS et ouvriers professionnels (chapitre 7). Ces transformations constituent le terreau de la politisation d’une « question OS » et surtout de leur assignation à la main-d’œuvre immigrée. Les travailleurs algériens jouent un rôle central dans cette dénonciation bien qu’elle s’étende désormais plus généralement aux conditions des travailleurs immigrés OS, objets de discriminations systématiques. Contrairement aux années 1950, on ne dénonce plus cette condition, de concert avec le syndicalisme local, mais par un rapprochement avec les militants tiers-mondistes de l’après 1968 et grâce à la reconversion du capital anticolonialiste des militants dans la construction de la cause des « travailleurs immigrés ».
L’ouvrage impressionne par la diversité de ses ambitions : tenir ensemble l’histoire de l’immigration des travailleurs algériens, du rapport colonial et de la régie Renault, tout en revisitant l’histoire des Trente Glorieuses. Il est impressionnant également par l’ampleur et la diversité de la quantification des « Algériens au travail » : de l’immigration algérienne et de son rythme, de son poids à Renault relativement aux autres travailleurs immigrés, et de la place de Billancourt dans l’immigration algérienne, celle des évolutions de carrière, etc. Ce travail minutieux est restitué au regard des transformations de l’entreprise, de son modèle de développement notamment autour des choix des « modernisations ».
Algériens au travail peut être également lu comme une histoire de l’Algérie par la petite fenêtre de Billancourt. Il montre en quoi les relations d’exploitation s’appuient sur des catégorisations racistes de la main-d’œuvre, forgées en contexte colonial et illustre comment s’entremêlent luttes à distance pour l’indépendance et pour l’égalité au travail. Il met au jour le rôle des politiques d’emploi en métropole comme mode de régulation de la conflictualité en Algérie et souligne ainsi comment les politiques conduites dans l’hexagone peuvent être liées à celles menées là-bas, etc.
L’ouvrage contribue à de nombreux débats : le rôle de la main-d’œuvre immigrée dans la modernisation de l’appareil productif français, les bornes chronologiques de la politisation des discriminations, les métamorphoses de la subordination coloniale après les indépendances, le rôle du patronat dans la formulation d’un problème immigré. Il n’est pas possible de tous les restituer ici. On peut s’arrêter sur l’effort d’inscription de l’enquête dans le programme de recherche esquissé par Abdelmalek Sayad[5] : restituer la mobilité vers l’hexagone du point de vue des besoins de main-d’œuvre mais aussi des transformations de la société algérienne.
Cela appelle deux remarques. La première a trait aux conditions de possibilité de l’effort de symétrisation de l’étude des sociétés d’émigration et d’immigration ; la seconde au départage entre « l’économique » et le « politique » dans l’étude des migrations. Premièrement, dans l’enquête de Laure Pitti, les travailleurs algériens sont à la fois des travailleurs coloniaux (avant 1962) et des émigrés mettant en œuvre un projet migratoire pensé comme « échappatoire à l’ordre politique » (p. 46). Envisager l’immigration également comme une émigration est rendue possible par la mobilisation de sources variées : les nombreuses enquêtes citées sur la société algérienne permettent de décrire la société de départ. La paupérisation paysanne des années 1940-1950 alors que les villes algériennes n’offrent pas suffisamment d’emplois, explique largement que le départ vers le territoire hexagonal devienne envisageable. Laure Pitti parvient ainsi à suivre concrètement l’invitation d’Abdelmalek Sayad qu’il est souvent difficile de mettre en œuvre en raison de l’inégal accès aux terrains de part et d’autre des frontières traversées. Les études commandées par l’administration coloniale, souvent de facture sociologique, permettent de décrire les conditions de vie en Algérie dans les espaces ruraux et urbains ou encore la pénurie d’emploi que découvrent ceux qui quittent leurs villages pour s’installer en ville. Deuxièmement, à cette description de la société algérienne s’ajoutent des entretiens avec des enquêtés qui permettent d’incarner ponctuellement le « projet migratoire » et d’éclairer les causes subjectives de la migration. En enquêtant sur la société de départ comme sur celle d’arrivée, sociétés qui présentent la particularité d’être liées par un rapport colonial, l’histoire économique des mobilités rencontre celle de la contestation de la subordination politique. L’un des points originaux de la démonstration tient dans l’idée que l’immigration de travail est aussi dans le cas algérien un contournement de l’ordre colonial. Les travaux de Karen Akoka[6] sur les demandeur·ses d’asile ont déjà nuancé l’opposition entre « raisons politiques » et « raisons économiques » des mobilités, mais il est plus rare que la question soit posée dans le cadre d’une immigration historiquement perçue comme une immigration de travail. Sur ce point cependant, on remarque qu’il est plus difficile de documenter empiriquement les raisons politiques de l’immigration, du point de vue des enquêtés. Les données sont plus rares sur la dimension subjective du contournement de l’ordre colonial. C’est pourquoi c’est avant tout à travers la description des structures sociales de la société algérienne et celle du contexte politique d’émigration que l’on saisit les raisons politiques de l’émigration. Il s’agit moins d’une limite que de constater la difficulté à objectiver ce qui cause l’immigration à l’échelle biographique et comment s’entremêlent à ce niveau raisons politiques et contraintes économiques.
Le travail de Laure Pitti pourra intéresser un large spectre de chercheur·ses travaillant sur la question des continuités postcoloniales, l’articulation de la sociologie de l’immigration et des rapports sociaux de race (et les parallèles avec celles des rapports de genre) ainsi que par l’histoire politique et économique des entreprises.
- Les salariés décrits ici étant des hommes, le texte a opté pour l’accord au masculin quand il y fait référence. ↑
- Anne-Sophie Bruno (2010), Les Chemins de la mobilité. Migrants de Tunisie et marché du travail parisien depuis 1956, Paris, Éditions de l’EHESS. ↑
- Anton Perdoncin (2018), « Des Marocains pour fermer les mines : immigration et récession charbonnière dans le Nord-Pas-de-Calais (1945-1990) », thèse de doctorat de sociologie, Université Paris Saclay. ↑
- Vincent Gay (2021), Pour la dignité. Ouvriers immigrés et conflits sociaux dans les années 1980, Lyon, Presses universitaires de Lyon,. ↑
- Abdelmalek Sayad (1999), La Double Absence. Des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré, Paris, Seuil. ↑
- Karen Akoka (2020), L’Asile et l’Exil. Une histoire de la distinction réfugiés/migrants, Paris, La Découverte. ↑