Recension : Mary Bosworth, Supply Chain Justice. The logistics of British border control (2004, Princeton University Press)

Mary Bosworth (2024), Supply Chain Justice. The logistics of British border control, Princeton, Princeton University Press, 216 p.
Recension version post-print par
Cléo Marmié
cleo.m@live.fr
Docteure en sociologie de l’EHESS (Centre Maurice Halbwachs), chercheuse post-doctorale à l’UPEC (Lirtes), membre de l’Institut Convergences Migrations ; Université Paris-Est Créteil, LIRTES, Bâtiment La Pyramide, 80 avenue du Général de Gaulle, 94009 Créteil cedex, France
Dans Supply Chain Justice, Mary Bosworth propose une plongée dans l’ordinaire du contrôle migratoire en proposant de comprendre par qui, où, quand et comment l’expulsion se concrétise au quotidien au Royaume-Uni. Pendant quatre ans, l’ethnographe a documenté les rouages de ce qui permet d’éloigner du territoire les personnes frappées d’indésirabilité par l’irrégularité administrative. Elle reconstitue ainsi patiemment les pièces du puzzle bureaucratique et logistique qui, par des fichiers Excel à remplir, des contrats à signer, des plannings à faire coïncider, des cases à cocher, des véhicules à faire rouler et des chambres à attribuer, concrétise l’entrave au séjour et le verrouillage du continent européen. Le tour de force de l’ouvrage réside dans la proposition de Mary Bosworth de saisir le contrôle migratoire non seulement par le prisme du travail mais également par celui de la chaîne logistique (supply chain) : on voit alors apparaître comment le contrôle migratoire peut transformer des vies en unités mesurables et monétisées le long d’une chaîne qui enferme et déplace des personnes comme autant de colis (packages).
Le découpage de l’ouvrage permet de reconstituer cette chaîne et de comprendre comment la rationalisation des procédures coïncide avec la possibilité de la violence. Le chapitre 1 examine d’abord les pratiques administratives, la gestion des données et la coordination technique qui sous-tendent l’infrastructure du contrôle migratoire, caractérisée par l’interdépendance des secteurs publics et privés – et c’est notamment à l’entreprise Mitie Care & Custody que l’État britannique sous-traite le travail quotidien de l’expulsion. Les chapitres suivants se déplacent le long de la chaîne logistique, depuis les lieux de rétention et d’enfermement (chapitres 2 et 3) jusqu’aux véhicules qui assurent le transport d’un bout à l’autre de la chaîne (chapitre 4) et aux avions dans lesquels les personnes sont forcées d’embarquer (chapitres 5 et 6). Dans la « logistification » (p. 94) du contrôle des frontières, le ministère de l’Intérieur (Home Office) est le client qui passe la commande et paye les factures, les agent·es d’escorte et de surveillance du secteur privé sont les petites mains qui permettent à la chaîne de fonctionner et les personnes expulsées sont le produit qui génère du profit dont bénéficient les actionnaires de Mitie.
Dans une écriture remarquablement vivante et aiguisée, Mary Bosworth parvient à pénétrer un univers aride, technicisé et opaque pour faire apparaître la vie qui y persiste, les corps qui s’y abîment et les destins qui s’y brisent. Car si les personnes détenues et éloignées sont au fond les grandes absentes de cet ouvrage, puisqu’elles n’y apparaissent que de manière sporadique et que leurs voix ne sont que rarement restituées ici, il est pourtant bien question des vies que brassent la chaîne logistique : les travailleurs et les travailleuses de l’expulsion constituent la chair du livre. À chaque segment de la chaîne, Mary Bosworth s’intéresse à celles et ceux qui, par des contrats de travail précaires et pour des salaires proches du revenu minimum, estiment la vulnérabilité des personnes à expulser, veillent aux bouteilles d’eau et font le plein d’essence pour les vans qui conduisent vers un lieu de rétention ou un aéroport, ouvrent et ferment des portails sécurisés, placent des ceintures de contention pour empêcher les résistances, escortent jusqu’aux charters et négocient avec les pilotes pour garantir un décollage qui, au regard du caractère forcé de l’embarquement, n’a rien d’évident.
Issu·es des franges les plus précaires de la population, faiblement diplômé·es, ces professionnel·les de la logistique de la frontière proviennent d’une grande diversité de secteurs, depuis le travail d’usine jusqu’au transport routier, en passant par la surveillance pénitentiaire, la sécurité privée ou encore le BTP. C’est ainsi une main d’œuvre précarisée qui est déployée pour faire tenir la frontière. Pourquoi s’engager dans ce travail ? À quoi rêvent les petites mains ? Des passages passionnants s’attellent à rendre compte de l’ordinaire de leur activité : debout ou assis, ce sont avant tout les heures d’attente, les horaires décalés, les tâches répétitives et le désœuvrement qui marquent le quotidien. Bien sûr, il y a des tensions éthiques et des prises de position critiques, de petites contestations qui jaillissent parfois. Mais chacun et chacune est d’abord pris·e dans sa propre survie immédiate : si forcer des personnes à monter dans un avion peut, comme dans n’importe quel travail, être « une source de plaisir ou de frustration », il est d’abord pour les agent·es « une source de revenu » (p. 129). Ce travail est avant tout un emploi souvent inespéré qui permet de s’aménager une pente sociale ascendante dans des contextes sociaux dégradés, ou au moins d’accéder à quelques avantages attrayants. Les nuits d’hôtel aux abords d’un aéroport, prendre des vols long-courriers, séjourner dans une destination lointaine, être surclassé en première classe ou boire une bière avec d’autres agent·es du contrôle migratoire du monde entier lors d’une escale permettent d’accéder à un fragment de l’expérience des élites transnationales, que leur origine sociale et leurs conditions salariales leur confisquent au-delà de ces fenêtres incertaines tributaires de leur rôle dans l’industrie migratoire. Leur position professionnelle fragile les pousse d’ailleurs à espérer que l’éloignement se concrétise : les équipes tendent par exemple à préférer les vols long-courriers qui permettent d’atteindre avec moins de heurts leur quota d’heures, dans un contexte de précarisation des contrats de travail que l’on retrouve également au sein de l’économie de plateformes telles qu’Amazon ou Uber. Le morcellement des tâches, comme dans toute chaîne, dilue d’ailleurs les possibilités de contestation : la fragmentation des étapes pratiques de la mise en œuvre des mesures d’éloignement participe à la dépolitisation et à la normalisation de l’expulsion. Par le prisme du contrôle migratoire, apparaît ainsi la division du « sale boulot » de la frontière, ces tâches répétitives, dévalorisées et parfois moralement discutables qu’il faut malgré tout accomplir. Le livre éclaire donc les conditions pratiques par lesquelles il devient possible de s’accommoder au quotidien de la cruauté que l’on participe à engendrer – par une organisation concrète du travail, par la menace de la précarité et par une rationalisation morale qui permet non seulement de tenir mais également d’y puiser de la respectabilité.
Alors que les agent·es pensent leur travail par le prisme du soin, puisqu’il s’agit de « veiller » sur les personnes dont ils et elles ont la charge, la chaîne logistique procède par assèchement du care à sa plus restrictive expression pour maintenir les corps vivants, transportables et expulsables en répondant aux besoins physiologiques et en assurant un ordre disciplinaire. Cet ordre disciplinaire repose, d’une part, sur l’euphémisation de la violence institutionnelle qui le sature et, d’autre part, sur la conceptualisation de la contrainte physique comme consécutive de la résistance des personnes à expulser. Selon cette rhétorique, ce sont les personnes enfermées qui auraient le pouvoir de décider de la violence – « lorsqu’elles refusent de faire ce qu’on leur dit » (when they refuse to do what they’re told, p. 127). La violence dès lors n’est jamais pensée comme structurelle ou du côté des institutions et des personnes qui enferment, déplacent et expulsent, mais bien de celui des personnes enfermées, déplacées et expulsées. Le sens puisé dans le travail dérive par ailleurs d’un sentiment d’utilité sociale : participer à l’éloignement, c’est aussi avoir le sentiment de protéger son pays et d’agir au nom d’un plus grand bien collectif. Le travail logistique de la frontière se pense comme un travail d’utilité générale, quand bien même les personnes enfermées et déplacées n’ont souvent que peu à voir avec la figure repoussoir masculine et adulte de l’étranger délinquant qui sert à justifier l’infrastructure – les femmes et les enfants étant par ailleurs également du voyage forcé, de même que les personnes dont l’état de santé et de santé mentale proscrirait a priori un éloignement qui malgré tout se met en branle. En effet, comme le souligne Mary Bosworth, ce qui compte dans la chaîne logistique, c’est le flux, la circulation. Les grains dans l’engrenage font partie intrinsèque de l’infrastructure. En cela, « comme pour toute chaîne logistique, ce système intègre l’échec dans son fonctionnement même » (as in all supply chains, this system has failure built into it, p. 22) : un retard, une annulation, une évasion, une révolte ou un décès sont autant d’éventualités anticipées et converties en pertes ou en gains financiers. Ce qui compte n’est pas tant l’efficacité du contrôle migratoire – qui demeure au fond un projet rhétorique plutôt qu’empirique[1] – que le maintien en mouvement de la chaîne dont l’activité est, en elle-même, génératrice de profits.
Et c’est aussi dans la restitution des conditions de possibilité matérielles de l’enquête que Mary Bosworth montre l’âpreté de l’infrastructure du contrôle migratoire. La dispersion géographique des lieux de rétention, la difficulté d’obtention des autorisations et le travail de nuit (qui participent à soustraire l’expulsion du regard public) ou encore les éclairages crus, l’absence de fenêtres et d’air frais, l’exiguïté des lieux ou les heures inconfortables de transport constituent ainsi autant de freins à l’enquête et de traces de l’hostilité des lieux et des pratiques – pour les personnes éloignées, pour le staff précaire et pour l’ethnographe. Mary Bosworth contribue ainsi aux réflexions sur la corporéité de l’ethnographe dans la recherche et sur l’éthique de l’enquête en terrains sensibles lorsque la violence qui les sature place l’enquêtrice dans la position d’intime témoin de l’insoutenable.
Si une large littérature s’est emparée de la rétention[2] ainsi que de l’éloignement du territoire[3], y compris dans ses modalités dites « volontaires[4] » ou dans les effets intimes de sa menace[5], Mary Bosworth documente de manière originale l’industrie du contrôle migratoire par le prisme de sa sous-traitance, de son infrastructure et de sa chaîne logistique. Elle participe ainsi au champ prolifique des sciences sociales de l’enfermement et renouvelle les manières de penser l’État et la privatisation de la surveillance des frontières en invitant à prendre l’expulsion comme fenêtre d’observation des manières par lesquelles la bureaucratisation et la financiarisation néolibérale du monde procèdent de manière feutrée à la brutalisation et à la déshumanisation de nos vies.
- Ruben Andersson (2014), Illegality, Inc. Clandestine Migration and the Business of Bordering Europe, Berkeley, CA, University of California Press ; Annika Lindberg (2022), Deportation Limbo. State Violence and Contestations in the Nordics, Manchester, Manchester University Press. ↑
- Louise Tassin (2026), Comme on les enferme. Dans les centres de rétention, de Paris à Lampedusa, Paris, La Découverte. ↑
- Nicholas de Genova et Nathalie Peutz (2010), The Deportation Regime. Sovereignty, Space, and the Freedom of Movement, Durham, NC, Duke University Press Books. ↑
- Martin Geiger et Antoine Pécoud (2013), Disciplining the Transnational Mobility of People, Basingstoke, Palgrave Macmillan. ↑
- Stefan Le Courant (2022), Vivre sous la menace. Les sans-papiers et l’État, Paris, Seuil. ↑