26. Le temps s’accélère-t-il 

Cécile Van de Velde, « 26. Le temps s’accélère-t-il ? », in Paugam Serge (dir.), 50 questions de sociologie, Paris, Presses universitaires de France, 2020, p. 265.

Alors même que nous en disposons davantage, le temps devient une ressource rare : « manquer de temps » est une expérience de plus en plus partagée. Pourtant, les vies s’allongent, et avec elles, la part du temps dit « libre » tend également à augmenter (Sue, 1995 ; Pronovost, 1996) : nous aurions donc, a priori, davantage de temps à vivre et davantage le temps de vivre. Le temps semble au contraire nous presser, nous compresser. Comment comprendre ce paradoxe ?

Cette expérience a désormais un concept à son nom : l’accélération sociale. Ce concept a été forgé par le sociologue et philosophe Harmut Rosa (2010), au service d’une critique fondamentale de la modernité. Selon H. Rosa, nous ne vivons actuellement pas une, mais trois accélérations simultanées. La première accélération est celle du changement technique et de l’innovation technologique, qui va entraîner dans son sillage une augmentation du rythme productif et de constantes adaptations des conditions de travail. La seconde accélération est celle du changement social et culturel : selon H. Rosa, l’évolution des mœurs – par exemple en matière de famille – est de plus en plus rapide, allant même plus vite désormais que le changement des générations. La troisième accélération est celle du « rythme de vie » individuel, marqué désormais par un sentiment d’urgence et de stress.

Or, ces trois processus s’alimentent mutuellement pour créer une puissante pression accélératrice pesant à la fois sur les individus, les institutions et les sociétés : par exemple, si les innovations techniques ont d’abord rendu possible une accélération des rythmes de vie, celle-ci induit en retour une norme de vitesse qui influera sur la demande de production. Les institutions elles-mêmes ne parviennent plus à freiner ou réguler le phénomène et, dès lors, le grand projet de la modernité – l’autonomie des individus – se retourne contre lui-même : nous perdons prise sur le rythme individuel et collectif, et restons enfermés dans des temporalités de court terme. Nous nous voulions autonomes, mais cette autonomie se mue en une expérience d’aliénation. Selon H. Rosa, la cause de ce retournement est non seulement économique, en lien avec les évolutions du capitalisme, mais aussi culturelle, car en tant qu’individus, nous aspirons désormais à « tout » vivre, sans renoncer aux multiples options techniques ou communicationnelles qui s’offrent à nous.

Ce concept d’accélération sociale a marqué l’approche sociologique du temps, qui est un champ en plein développement. De nombreuses recherches visent actuellement à rendre intelligibles les expériences contemporaines du temps et à identifier les inégalités structurantes qu’elles génèrent. Depuis quelques années, elles font émerger différents concepts – intensification, mobilité, « crises » – qui déconstruisent les différentes strates temporelles touchées par ces expériences de la vitesse et de l’accélération. Lues ensembles, elles permettent de « déplier » ce concept d’accélération en trois « temps » : le temps du quotidien, le temps des vies et le temps des générations.

Le temps du quotidien : maîtriser ou subir

Entrons tout d’abord dans une première strate temporelle : le temps du quotidien. « Gérer », « employer » voire « rentabiliser » son temps : c’est sans doute dans la matérialité du quotidien que la logique d’accélération est la plus directement palpable. Comme le souligne H. Rosa, l’organisation du temps journalier devient un « travail » en soi. De nombreuses enquêtes portant sur les questions d’emploi du temps permettent de déconstruire cette expérience de l’accélération en deux processus distincts : d’une part, ils mettent au jour une dynamique d’« intensification » des rythmes quotidiens – nous faisons plus de choses en moins de temps –, et ce en particulier dans la sphère du travail (Volkoff & Delgoulet, 2019), mais aussi une dynamique de « fragmentation » des tâches – celles-ci sont de plus en plus nombreuses, mais aussi de plus en plus interrompues. Ce double processus renvoie, entre autres facteurs, aux impératifs d’adaptabilité et de productivité imposés par les récents dispositifs « neomanagériaux » du travail, ainsi qu’aux impératifs de réactivité et de simultanéité liés aux communications numériques. L’organisation du temps quotidien est de plus en plus marquée par un enjeu croissant de « conciliation » et d’équilibrage – toujours précaire – entre des temporalités multiples qui peuvent se cumuler, voire se concurrencer, que ce soit entre les temporalités professionnelles et familiales, entre des temporalités d’interaction ou de repli, ou encore entre des temporalités courtes et de long terme.

De ce fait, la maîtrise du temps s’impose comme un nouveau facteur d’inégalités : dominer plutôt que subir le rythme devient, plus encore qu’auparavant, un facteur de distinction sociale. Faire de soi un « maitre du temps » s’impose comme un privilège de l’élite et un des principaux facteurs de réussite dans les classes préparatoires (Darmon, 2013). À partir des enquêtes « Emplois du temps », Laurent Lesnard (2015) montre par exemple que ce sont souvent ceux qui ont le travail le moins rémunérateur qui disposent parallèlement des marges de manœuvres les plus limitées pour choisir leur emploi du temps et adapter leur vie familiale. Ces inégalités sociales s’articulent avec des inégalités genrées : plus investies dans les charges familiales et plus concernées par le cumul de temps partiels, les femmes se retrouvent en première ligne des enjeux de conciliation de ces temporalités multiples. Selon Carmen Leccardi (2011), leur rapport au temps est marqué par une « ambivalence typique » entre deux expériences : celle de la vitesse du temps productif, mais aussi celle, nécessairement plus lente, du temps du soin et de la « construction de rapports sociaux personnalisés ». Cette conscience temporelle complexe est porteuse selon elle d’un haut potentiel de critique politique, voire d’un « paradigme alternatif », par rapport à l’obsession de la vitesse.

Le temps des vies : être mobiles et flexibles… jusqu’où ?

Poursuivons notre course à travers le temps, pour explorer les dessous de l’accélération, non plus à travers le temps quotidien, mais à travers le temps des vies. Le sentiment d’accélération renvoie, dans ce cas, à la multiplication des épisodes de vie, qui semblent se déployer sur des temporalités plus courtes : au moment même où l’espérance de vie s’allonge, de nouveaux âges, voire de nouvelles « vies », éclosent au sein même des parcours. Divorcer, changer de travail, reprendre un emploi tardivement ou recomposer une famille… Nos vies sont entrées dans un nouveau régime de « mobilité » potentielle, qu’elle soit familiale, professionnelle ou géographique – qui va de pair avec un potentiel de « réversibilité » de statuts préalablement acquis (Van de Velde, 2015). Cette mobilité est à double visage : elle répond prioritairement aux logiques du capitalisme et de ses régulations politiques, qui induisent une flexibilité renouvelée des parcours professionnels pour répondre aux contraintes de marché, mais elle renvoie également à des normes d’individuation sur la conduite des existences, invitant chacun.e à être l’« auteur.e » de sa vie, et donc à l’actualiser et la renouveler en fonction de ses aspirations personnelles.

Être mobile et flexible… jusqu’où ? Le changement et l’incertitude sur l’avenir ne s’arrêtent plus avec la fin de la jeunesse, et la représentation des âges de la vie en trois temps – jeunesse, âge adulte, vieillesse – s’en voit profondément redéfinie. L’âge « adulte », du latin adultere, qui signifie l’être qui a fini de grandir, est lui-même requalifié comme l’âge de multiples métamorphoses : Glen Elder et Angela O’Rand (1995) défendent par exemple une théorie « développementale » de l’adulte, définissant la période du milieu de vie comme le lieu d’une profonde évolution personnelle, dans des sociétés au changement accéléré. Claudine Attias-Donfut (1988) propose quant à elle le concept de « maturescence », pour rendre compte de cette phase de l’existence comprenant désormais la perspective de nouvelles étapes, voire d’une nouvelle vie. La phase de retraite devient, elle aussi, profondément redéfinie : loin de son sens initial de « retraite », elle se pense de plus en plus comme un temps d’activités multiples, qu’elles soient familiales, amicales ou professionnelles (Guillemard & Mascova, 2017). Cette tendance cache bien entendu de profondes inégalités sociales : on sait par exemple que ce vieillissement actif est avant tout une affaire de groupes sociaux aisés, qui disposent davantage de ressources pour mettre en œuvre cette injonction sociale. Enfin, la « vieillesse » elle-même se voit repoussée aux moments plus sombres de la « dépendance » ou de la « fin de vie ». C’est ici le rapport au temps décéléré qui va servir de marqueur : « Vieillir, c’est faire l’expérience du temps qui passe », rappelle Monique Membrado (2010) qui souligne que « l’apprentissage du vieillir » consiste aussi à « lutter contre l’englutinement » d’un temps quotidien considéré comme vide ou routinier. Là encore, la fin de vie révèle de profondes inégalités sociales et genrées : inégaux devant la maladie, nous le sommes aussi devant la mort. Didier Fassin (2018) souligne que l’espérance de vie, tant dans sa « qualité » que sa « quantité » constitue aujourd’hui l’une des inégalités les plus signifiantes. Elle se joue à la fois entre milieux sociaux, entre territoires ou encore entre hommes et femmes – les hommes ayant en moyenne une espérance de vie plus courte que les femmes, même si cette différence tend désormais à s’amoindrir.

Le temps des générations : les « crises » et l’épreuve du sens

Ouvrons enfin la dernière « strate » temporelle, celle de la temporalité des générations, qui va éclairer une autre dimension de l’expérience d’accélération : la façon dont nous nous inscrivons collectivement dans le temps historique. Notre projection dans l’avenir est aujourd’hui marquée par un rétrécissement de l’horizon collectif, ce qui va de pair avec une montée en puissance du présent, ce que François Hartog (1995) appelle le « présentisme ». Cette compression des temporalités collectives aurait commencé vers le milieu du xviiie siècle, pour s’amplifier ensuite avec les bouleversements technologiques de la fin du xixe siècle (Koselleck, 1990), et s’accentuer désormais depuis plusieurs décennies (Leccardi, 2011). L’historienne Myriam Revault d’Allones (2012) souligne ainsi que nous vivons désormais, de façon chronique, dans le régime d’une « crise sans fin », marquée par une rupture de représentation de l’avenir collectif et donc un resserrement sur un présent transitionnel sans cesse renouvelé.

Or, ce mouvement semble aujourd’hui se renforcer : nous assistons actuellement à la jonction, dans les représentations collectives, de deux « crises », la crise environnementale et la crise économique. Cette jonction des crises est perceptible dans les mouvements récents de protestation juvénile, portés prioritairement par des jeunes générations diplômées et urbaines. « Nous n’avons plus le temps » : leur discours fait très explicitement le pont entre deux dettes héritées, environnementales et financières, et réactive en quelque sorte l’idée ancienne d’apocalypse. Il confirme le basculement collectif vers un régime temporel du « doute », désormais radical, et la rupture avec l’idée même d’un « progrès » ascensionnel et linéaire de l’humanité. Ce n’est pas un hasard si la notion d’urgence est très présente dans ces slogans des manifestations environnementales : la crise environnementale pose l’horizon d’une possible finitude collective, ce qui accroît le sentiment de vitesse et d’accélération. Une telle radicalisation du doute aiguise la question du « sens » des générations et fait émerger la notion de responsabilité vis-à-vis des « générations futures » (Van de Velde, 2017).

Conclusion : un temps « néolibéral » ?

Le temps s’accélère-t-il ? À l’issue de cette analyse, il apparaît que ce n’est pas le temps en lui-même qui s’accélère, mais bien le rythme et la densité des changements individuels et collectifs. Cette expérience de l’accélération renvoie à différents processus conjoints : une intensification du temps quotidien, une mobilité croissante des vies, une incertitude radicale sur l’avenir collectif. Flexibles individuellement et incertains collectivement : ces expériences de la vitesse sont profondément ancrées dans les dynamiques actuelles du capitalisme, qui tendent à nous rendre multitâches et multirôles, et façonnent une subjectivité marquée par un devoir de performance, d’instantanéité et de mobilité. Or, cette norme de vitesse aiguise certaines inégalités : elle peut être émancipatoire pour ceux qui détiennent les ressources de se muer en « maîtres du temps », mais aliénante pour ceux qui ne le peuvent pas. La réappropriation, individuelle et collective, du temps et du « sens » de ce temps – à la fois sa direction, mais aussi sa signification – devient la pierre angulaire de toute critique politique.

Mots-clés : accélération, temps, intensification, mobilité, crise

Voir aussi la question : 36 Tous entrepreneurs ?

Bibliographie

  • Attias-Donfut Claudine, 1988, Sociologie des générations. L’Empreinte du temps, Paris, Puf.
  • Darmon Muriel, 2013, Classes préparatoires. La Fabrique d’une jeunesse dominante, Paris, La Découverte.
  • Deschavane Éric & Tavoillot Pierre-Henri, 2007, Philosophie des âges de la vie, Paris, Grasset.
  • Elder Glen & O’Rand Angela, 1995, « Adult Lives in a Changing society », Sociological Perspectives on Social Psychology, p. 452-475.
  • Fassin Didier, 2018, La Vie. Mode d’emploi critique, Paris, Seuil.
  • Guillemard Anne-Marie & Mascova Elena dir., 2017, Allongement de la vie. Quels défis ? Quelles politiques ?, Paris, La Découverte.
  • Hartog François, 2003, Régimes d’historicité. Présentisme et expériences, Paris, Seuil.
  • Koselleck Reinhardt, 1990 [1979], Le Futur passé, contribution à la sémantique des temps historiques, Paris, Éditions de l’Ehess.
  • Leccardi Carmen, 2011, « Accélération du temps, crise du futur, crise de la politique », Temporalités. Revue de sciences sociales et humaines, en ligne, no 13.
  • Lesnard Laurent, 2015, La Famille désarticulée. Les Nouvelles Contraintes de l’emploi du temps, Paris, Puf.
  • Membrado Monique, 2010, « Les expériences temporelles des personnes aînées : des temps différents ? », Enfances, familles, générations, no 13, p. 1-20.
  • Pronovost Gilles, 1996, Sociologie du temps, Paris, De Boeck Supérieur.
  • Revault D’allonnes Myriam, 2012, La Crise sans fin. Essai sur l’expérience moderne du temps, Paris, Seuil.
  • Rosa Hartmut, 2010, Accélération. Une critique sociale du temps, Paris, La Découverte.
  • Sue Roger, 1995, Temps et ordre social. Sociologie des temps sociaux, Paris, Puf.
  • Van de Velde Cécile, 2015, Sociologie des âges de la vie, Paris, Armand Colin.
  • Van de Velde Cécile, 2017, « Vieillissement, récession, austérité : un triple choc sur les générations », in Guillemard Anne-Marie & Mascova Elena dir., Allongement de la vie. Quels défis ? Quelles politiques ?, Paris, La Découverte, p. 177-199.
  • Volkoff Serge & Delgoulet Catherine, 2019, « L’intensification du travail et l’intensification des changements dans le travail : quels enjeux pour les travailleurs expérimentés ? », Psychologie du Travail et des Organisations, vol. 25, no 1, p. 28-39.

Pour découvrir les 49 autres « questions de sociologie »…

> Retrouvez le livre sur le site des Presses universitaires de France
https://www.puf.com/50-questions-de-sociologie

> Et sur la plate-forme Cairn.info
https://www.cairn.info/50-questions-de-sociologie–9782130820673.htm