Recension : Constance De Gourcy, L’Impensé de l’absence. (En)quête sur le lien social à distance (2024, Presses universitaires François-Rabelais)
De Gourcy (2024), L’Impensé de l’absence. (En)quête sur le lien social à distance, Tours, Presses universitaires François-Rabelais, 156 p.
Recension version post-print par
Audran Aulanier**
aulanier@ehess.fr
Maître de conférences, Université de Pau et des Pays de l’Adour (TREE), chercheur associé au CEMS/EHESS et au CeRIES/Univ. Lille ; Université de Pau et des Pays de l’Adour, TRansitions Energétiques et Environnementales (TREE) UMR 6031, Bâtiment ICL, avenue du Doyen Poplawski, 64 000 Pau, France
Comment l’absence apparait-elle à l’expérience ? De quelles manières les relations sociales peuvent-elles être façonnées par l’absence ? Comment cette dernière peut-elle affecter le corps ? Ces questions, qui guident l’ouvrage de Constance De Gourcy, sont d’autant plus vives que « la possibilité de l’absence » est mise à mal par le durcissement croissant des politiques migratoires. Ces contraintes fortes empêchent de maintenir des liens à distance et vont parfois jusqu’à faire disparaitre « l’absence comme ressource relationnelle » (p. 148). Si l’absence est effectivement d’actualité, l’auteure montre néanmoins que la sociologie française a largement délaissé ce concept, faisant de l’absence un impensé. Dans ce livre, issu de son habilitation à diriger des recherches en sociologie, Constance De Gourcy propose alors de réhabiliter théoriquement le concept d’absence et de fournir des outils méthodologiques originaux pour l’observer et la documenter, afin de porter un nouveau regard sur les relations sociales des migrants. Si l’enquête présentée dans l’ouvrage est théorique, notons qu’elle fait fond sur des enquêtes de terrain portant notamment sur des familles faisant l’expérience de l’absence en vivant sur des rives différentes de la Méditerranée[1].
La première phrase du livre – qui évoque « l’idée d’absence par rapport à des êtres, des lieux, des paysages olfactifs et sonores qui comptent dans un parcours biographique » (p. 9) – nous met d’emblée sur la voie pour comprendre l’intérêt de l’auteure pour la dimension incarnée de cette expérience. Cet intérêt pour le corps engagé dans l’action représente d’ailleurs un fil rouge des travaux de Constance De Gourcy puisque, dès sa thèse consacrée à la question de l’autonomie dans la migration, elle évoquait par exemple la « pratique des pieds » (visites, balades, découvertes des milieux urbains) comme « modalité d’accès à la connaissance d’un lieu[2] », comme expérience d’une autonomie qui permet aux personnes de pouvoir habiter une ville, au sens fort du terme. Ce fil de la dimension incarnée de l’expérience se donne à voir notamment à travers une analyse des attachements. Là où la thèse portait – notamment d’un point de vue spatial – sur la dynamique de perte (volontaire) d’attaches au lieu d’origine et de reconstitution d’attachements à des villes dans le pays d’accueil, les développements proposés dans ce livre montrent que l’absence est un moyen d’enquêter sur la matière sensible des attachements entre proches, entre membres d’un groupe, malgré la distance. Reste que ces attachements sont toujours liés à un aspect spatial, notamment quand la matière de l’échange se condense dans une nostalgie de l’espace habité, qu’il s’agit alors de partager avec l’absent.
Le parcours de l’absence (et de son faible traitement dans la sociologie francophone) proposé dans l’ouvrage s’organise en cinq chapitres, précédés d’un préambule et d’une introduction, et suivis des conclusions et d’ouvertures méthodologiques. Chaque chapitre compte en outre un ou deux encadrés qui, en quelques pages, précisent le sens de l’absence dans les récits antiques, dans la littérature, dans la musique, etc., témoignant de l’intérêt de l’auteure pour le croisement entre les recherches académiques et les arts[3]. Sur le plan de l’édition, notons en passant que les notes sont situées en fin de chapitre, ce qui rend leur consultation peu aisée et est fort dommageable pour un ouvrage qui accorde une grande importance à la mobilisation croisée de références variées – en raison de cette mise en page, on peine parfois à saisir qui est cité…
Après un court préambule dans lequel l’auteure retrace son intérêt pour la notion d’absence, l’introduction présente l’idée selon laquelle l’absence, si elle est souvent produite par les États, est aussi une « institution qui fait tenir la relation dans l’éloignement » (p. 18). De fait, elle permet d’envisager les subjectivités des personnes en situation de migration sans faire uniquement référence aux catégories administratives, mais en prenant aussi en compte leurs attachements et la réorganisation de leurs liens sociaux. Malgré le caractère heuristique de ce concept, l’absence est un « objet “défait” » dans la sociologie française : elle est « en crise depuis l’introduction dans le champ des migrations » de travaux sur les « effets sur les modes de vie des technologies de la communication » (p. 19-20).
Dans ce contexte de crise du concept d’absence, quelle définition retenir pour en faire un véritable concept sociologique ? C’est à la fin de l’ouvrage, dans le chapitre 5, qu’on trouve la réponse à cette question. L’absence y est définie comme « une relation inventive et créative permettant de faire tenir ensemble les groupes en situation d’éloignement, géographiques, temporels et autres » (p. 133). C’est en tant qu’elle fait « tenir ensemble » des collectifs à distance que l’absence peut être décrite comme une institution qui permet de maintenir « les absent·e·s dans un certain régime de présence » à travers une série d’arts de faire, de tradition, de rituels (p. 136). On comprend dès lors que l’absent n’est pas l’étranger – celui qui se donne à voir au groupe d’accueil comme un nouveau-venu, sans attache déjà effective. La figure de l’absent ne recoupe pas non plus celle de l’arrivant décrite par Jacques Derrida dans sa philosophie de l’hospitalité, où l’arrivant est celui « qui fait arriver l’événement[4] » sans crier gare, comme un visiteur. L’absent est plutôt une personne qui vit un manque, celui de proches et, plus largement, de tout un environnement de vie dont il ne peut plus faire l’expérience en acte. Ce sont toutes les actions réalisées pour composer avec ce manque et maintenir le lien à distance qui permettent aux absents de tenir. Faire la sociologie de ce manque, c’est donc bien comprendre l’absence comme une institution de maintien des liens, ce qui permet de décrire dans une même dynamique les deux pôles de la relation et leurs ajustements perpétuels.
C’est en ayant en tête l’intérêt de Constance De Gourcy pour cette question du lien social que représente l’absence que l’on comprend l’utilité, pour le parcours de l’ouvrage, de commencer par des développements touchant aux situations de co-présence (chapitre 1) et à la matière sensible du lien (chapitre 2). Dans le chapitre 1, l’auteure, par une plongée dans l’histoire de la sociologie, montre que des textes classiques, de Georg Simmel à Alfred Schütz, donnent des outils pour (mieux) penser l’absence et comprendre ses effets, lesquels se manifestent « sur le mode du trouble, de la perturbation » (p. 27). Si la sociologie du début du xxe siècle a surtout travaillé sur les régularités du monde social, plusieurs courants fournissent toutefois des concepts opératoires pour étudier les troubles qui se manifestent dans les expériences quotidiennes – et l’auteure de s’attarder sur Erving Goffman et Maurice Halbwachs. Du premier, elle retient que l’absent est paradoxalement un personnage clé des situations de co-présence, notamment comme objet de discours. Surtout, les développements d’Erving Goffman sur l’ordre de l’interaction donnent des pistes pour mener des investigations sur « la figure de l’absent·e » qui, comme les figures « du tiers, de l’outsider, du retournant… » donnent à voir les « écarts » par rapport aux « conduites à adopter » habituellement (p. 34) et permettent ainsi de comprendre les liens sociaux à partir de leurs perturbations. Du second, elle souligne que ses travaux bien connus sur la mémoire collective permettent d’intégrer dans l’analyse des activités situées comme « la rêverie […] la distraction et le retrait », qui montrent qu’on peut être « “absent·e” en pensée » (p. 37). Ces diverses modalités du trouble engagent le corps et demandent à l’enquêteur une attention particulière pour saisir les engagements des personnes dans les relations à distance.
Le chapitre 2 développe l’idée selon laquelle se rendre présent auprès des absents – maintenir le lien – implique une « coordination à distance » (p. 48), à travers laquelle le corps est nécessairement mobilisé. Pour ce faire, Constance De Gourcy tente d’actualiser la sociologie des sens de Georg Simmel en mobilisant plusieurs exemples tirés de la littérature sociologique, dans des contextes très différents. Elle évoque d’abord l’importance des photographies dans le contexte de l’adoption internationale (p. 51-55). Les photographies envoyées par les parents en amont de la rencontre avec leur futur enfant créent « un dispositif relationnel » (p. 54) qui, à travers le regard sur les photographies, ramène « le lointain au proche », produit un manque et fait in fine émerger un sentiment d’absence (p. 55). Dans d’autres contextes – explique l’auteure à partir de l’enquête de Luc Boltanski sur des messages téléphoniques diffusés à la radio par des proches de prisonniers, pour qu’ils puissent les entendre depuis leur cellule[5] –, la voix matérialise l’absence en maintenant le lien ; autrement dit, « l’acte de parole » peut diminuer « les effets de la séparation » (p. 59). Le rappel constant du lien familial, notamment en mobilisant une « voix émotive », montre alors à l’absent qu’il a « une place dans la famille » (p. 59). Enfin, comme l’a montré Abdelmalek Sayad dans les années 1980 en se penchant sur les échanges entre proches par-delà la Méditerranée par le biais d’enregistrements sur des cassettes audio[6], ou comme on peut le voir aujourd’hui dans les appels vidéo via WhatsApp par exemple, le corps et sa « présence souvent sonore » peut être engagé dans l’échange, en dépit de la distance géographique (p. 63). Ces exemples soulignent que le lien entre les absents se donne à voir de manière sensible et engage les corps, malgré l’absence de co-présence.
Le chapitre 3 montre « comment l’absence se présente comme un fait social historiquement construit » (p. 75) ; il permet de prolonger le chapitre précédent en insistant sur les efforts à fournir pour préserver le lien. L’auteure y défend l’argument selon lequel, notamment en situation de guerre ou quand l’absence est définitive – engendrée par la mort – les représentations les plus courantes tendent à insister sur l’absence des hommes, tandis que les femmes sont plutôt décrites comme attendant et investissant ce lien à distance. Cependant, l’absence des hommes peut aussi donner l’occasion de « changements dans les normes et rapports de genre » (p. 83). Par ailleurs, en évoquant un autre contexte, celui des familles transnationales, l’auteure apporte une contribution majeure en signalant que « les effets de la séparation et de l’absence doivent être dissociés » (p. 84), puisque l’absence représente une séparation physique qui continue de réunir les absents à travers leurs efforts pour résister à la séparation.
Le chapitre 4 s’attache à diagnostiquer les raisons de l’impensé de l’absence dans la sociologie française. Pour Constance De Gourcy, le paradigme du transnational – qui a fait florès dans les années 1990 – masque en partie l’institution de l’absence en insistant par trop sur les mobilités, ce qui tend parfois à gommer « certaines des aspérités des parcours » (p. 99) et finalement à insister surtout sur la présence. Ces difficultés à penser l’absence se renforcent dans le concept de « double présence » et dans toutes les approches qui mettent en avant les potentialités des nouvelles technologies pour maintenir les liens à distance. Ces approches oublient que les espaces sociaux dans lesquels évoluent absents et présents « ne forment pas le “même” espace ». De ce fait, elles ne permettent pas de travailler sur « les ajustements mis en œuvre par les personnes en relation pour produire un espace “commun”, c’est-à-dire partagé » (p. 104).
Enfin, les conclusions exposent différentes manières dont l’absence peut se déployer, en étant tour à tour consentie, paradoxale, institutionnelle ou aliénante. C’est précisément dans « l’enchevêtrement des rôles » (p. 146) et dans les divers sens qui lui sont attribués que l’absence et sa matérialité reconfigurent les liens. Pour clôturer ce livre, les ouvertures méthodologiques reviennent sur l’importance de se pencher sur les traces de l’absence, que ce soit en examinant les résidus des interactions sociales ou en utilisant des techniques d’enquête comme celle de la photographie, qui aident à comprendre les manières dont l’absence se matérialise dans la vie quotidienne.
On sort de la lecture de ce livre convaincu de l’importance de prendre davantage en compte l’absence dans les recherches sur les migrations, certain qu’il s’agit là d’un concept injustement délaissé et pourtant fort heuristique pour travailler sur les liens, sur les attachements des migrants à leurs proches et leur lieu d’origine malgré l’éloignement. C’est toutefois sur cette même question des attachements que pointe un regret – celui de l’absence de discussion avec des sociologies comme celles (par exemple) de Fanny Colonna ou de Marc Breviglieri. Une discussion avec ces travaux[7] – ou d’autres qui insisteraient aussi sur les aspects intimes des attachements et sur les liens familiers nécessaires au sentiment d’habiter – aurait pu permettre de creuser encore plus l’importance du corps dans l’institution de l’absence. Les manières dont l’absence et la nostalgie jouent parfois un rôle fondamental pour permettre aux personnes migrantes de ne pas sombrer dans un repli sur soi qui affecte le corps (par exemple en continuant à agir pour préserver des liens avec leurs pays d’origine) auraient ainsi pu être développées ; cela aurait donné l’occasion à l’auteure d’insister sur le balancier entre les effets de l’absence à la fois sur les collectifs et sur les personnes elles-mêmes. Cela dit, ces maigres regrets ne remettent aucunement en cause l’intérêt de l’ouvrage. Ce dernier a également la grande qualité de faire dialoguer sociologie des migrations et sociologie générale, à la fois à travers les multiples exemples convoqués, pas tous liés au champ migratoire, et à travers la définition de l’absence retenue dans le dernier chapitre, qui pourrait être mobilisée dans d’autres contextes. Notons pour finir qu’en faisant de multiples tentatives d’actualisation des théories classiques au profit d’une réflexion conceptuelle contemporaine, Constance De Gourcy fait œuvre salutaire sur le plan pédagogique, pour aider les étudiants à se saisir de concepts anciens et les enseignants à renouveler leurs cours.
- Voir par exemple Constance De Gourcy (2025), « Récits d’absence : l’intimité familiale au prisme de la séparation », SociologieS, http://journals.openedition.org/sociologies/24511 ↑
- Constance De Gourcy (2005), L’Autonomie dans la migration, Paris, L’Harmattan, p. 38. ↑
- Saïd Belguidoum et Constance de Gourcy (2022), « Cargo, identités et territoires méditerranéens sous le prisme de la traversée. Un projet artistique qui ouvre des dimensions nouvelles à la recherche sur les circulations », Afrique(s) en mouvement, no 4, p. 77-80. Voir aussi une présentation du projet Cargo, dont l’auteure a été responsable scientifique (avec Saïd Belguidoum) : https://ifdigital.institutfrancais.com/sites/default/files/media/CARGO_dossier-artistique_2024.pdf ↑
- Jacques Derrida (1996), Apories, Paris, Galilée, p. 67. ↑
- Luc Boltanski (2007), La Présence des absents (précédé de La souffrance à distance), Paris, Gallimard. ↑
- Abdelmalek Sayad (1985), « Du message oral au message sur cassette, la communication avec l’absent », Actes de la recherche en sciences sociales, no 59, p. 61-72. ↑
- Marc Breviglieri (2013), « Peut-on faire l’histoire d’un attachement ? », SociologieS, http://journals.openedition.org/sociologies/4403 ; Fanny Colonna (2007), « Algérie 1830-1962. Quand l’exil efface jusqu’au nom de l’ancêtre », Ethnologie française, vol. 37, no 3, p. 501-507. ↑
De Gourcy (2024), L’Impensé de l’absence. (En)quête sur le lien social à distance, Tours, Presses universitaires François-Rabelais, 156 p.