Recension : Yvette Molina, Les Professionnalisations du travail social. Une sociologie de trois groupes professionnels (2024, Presses universitaires de Rouen et du Havre)

Yvette Molina (2024), Les Professionnalisations du travail social. Une sociologie de trois groupes professionnels, Mont-Saint-Aignan, Presses universitaires de Rouen et du Havre, 300 p.
Recension version post-print par
Francis Lebon
francis.lebon@u-paris.fr
Professeur, Université Paris Cité, UFR des sciences humaines et sociales-Sorbonne, Centre de recherche sur les liens sociaux (CERLIS), UMR CNRS 8070, 45 rue des Saints Pères, 75006 Paris, France
Publié aux Presses universitaires de Rouen et du Havre dans la collection dirigée par Richard Wittorski (professeur en sciences de l’éducation spécialiste de la professionnalisation et de la formation), cet ouvrage d’Yvette Molina, qui a exercé comme formatrice en école de travail social, est issu de sa thèse de doctorat soutenue en 2015 à l’Ehess sous la direction d’André Grelon. Il apporte une contribution tout à fait remarquable à la sociologie des groupes professionnels et de l’action sociale, en renouvelant les travaux de référence sur les travailleurs sociaux, notamment ceux de Jacques Ion et de Michel Chauvière (directeur de recherche au CNRS) dont nous avons hélas appris le décès en décembre 2025.
L’ouvrage d’Yvette Molina se donne pour ambition d’étudier « les professionnalisations du travail social » dans un contexte où l’architecture des diplômes a connu de nombreuses transformations. Depuis 2018, le ministère des Affaires sociales recense treize diplômes d’État du travail social dont cinq sont reconnus au grade licence. La recherche prend pour objet trois de ces cinq diplômes associés aux classes moyennes salariées et aux « professions intermédiaires » (Insee) : assistantes de service social (AS), éducatrices spécialisées (ES) et conseillères en économie sociale et familiale (CESF). Situés au même niveau, les éducateurs techniques spécialisés[1] et les éducatrices de jeunes enfants ne sont donc pas pris en compte, ainsi que les employées associées au monde populaire du « social » qui compte plus d’un million de femmes : assistantes maternelles, aides à domicile, accompagnantes des élèves en situation de handicap, etc.
La sociologie de la professionnalisation proposée prend en compte les formations, les régulations politico-administratives des trois groupes, mais aussi l’introduction des nouvelles logiques managériales et les trajectoires biographiques de travailleurs sociaux qui sont donc d’un même niveau de qualification. À ce propos, la Fonction publique territoriale par exemple reconnaît depuis 1992 ces trois groupes professionnels dans le même grade des « assistants socio-éducatif ». L’ouvrage s’appuie, d’une part, sur une analyse documentaire très fournie issue notamment d’une « participation observante » (documents rédigés par des travailleurs sociaux en formation, etc.), d’autre part, sur l’analyse de 42 entretiens réalisés entre 2008 et 2012 (sur les 27 personnes interrogées dont la liste figure en annexe, 11 sont cadres ou formatrices). Il mobilise très peu l’enquête quantitative de la thèse réalisée auprès des candidats aux formations sociales car elle a déjà fait l’objet de plusieurs articles publiés entre 2013 et 2019, notamment dans Formation emploi (no 132, 2016).
La première partie aborde la professionnalisation du secteur social et médico-social en France. Le premier chapitre éclaire de façon très érudite les conditions historiques d’émergence des trois groupes professionnels jusqu’aux années 1980. Les assistantes sociales regroupent quatre figures qui existaient au début du xxe siècle : les résidentes sociales dans les ancêtres des centres sociaux, les infirmières visiteuses, les surintendantes d’usine et les assistantes sociales qui exerçaient à l’hôpital. Plutôt focalisées sur la famille, elles disposent d’un premier diplôme d’état dans les années 1930 et d’un code de déontologie en 1949. Le baccalauréat est rendu obligatoire pour rentrer dans les écoles de service social au début des années 1960. Les éducateurs spécialisés émergent autour du secteur de l’enfance et de l’adolescence inadaptées dans les années 1930. Un diplôme d’état est créé en 1967 alors qu’il existe déjà plusieurs conventions collectives dans ce secteur. L’histoire des conseillères en économie sociale et familiale, qui apparaissent au début des années 1970, est liée à l’enseignement ménager du xixe siècle. Un BTS d’économie sociale et familiale est créé en 1969 et le diplôme d’état de conseillère en 1973. La couture et la cuisine tendent à disparaître des contenus de formation dans les années 2000. Historiquement, deux des groupes professionnels étudiés « se croisent dans le champ spécifique de l’enfance inadaptée : l’assistante sociale et l’éducateur » (p. 103).
Le deuxième chapitre traite des recompositions professionnelles depuis les années 1980. De nouvelles pratiques professionnelles sont attendues des pouvoirs publics dans un contexte de décentralisation des politiques sociales. Une circulaire de Nicole Questiaux, ministre de la Solidarité nationale, relève en 1982 le trop grand nombre de professions sociales alors même « que certaines activités ne peuvent plus être exercées durant toute une vie professionnelle, compte tenu de leur difficulté » (p. 111). L’appareil de formation est restructuré dans la perspective d’assurer une plus grande polyvalence des professionnels, dans le cadre notamment de la politique de la ville et de ses logiques territoriales qui exigent des fonctions d’expertise et d’accompagnement des publics. Des instituts régionaux du travail social (IRTS) sont ainsi créés en 1986 et environ la moitié d’entre eux avait signé, en 2011, une convention avec l’Université (p. 126-127). Depuis 2008, le ministère invite chaque région à créer un « Pôle ressources recherche » au sein d’un IRTS. Du côté des professionnels, ce sont « les similitudes de compétences entre les différents métiers » qui sont mises en avant (Isabelle Kittel, chargée de mission au bureau des professions sociales du ministère des Affaires sociales, citée en 1997 et en 2012, p. 33-34). Des « domaines de compétences » sont à présent communs aux diplômes des trois groupes professionnels étudiés.
La deuxième partie du livre, au cœur de la thèse, traite du « processus de désegmentation des groupes professionnels » en mobilisant notamment les entretiens réalisés. Le troisième chapitre identifie les zones de « segmentation » entre les groupes, mais aussi celles de « recouvrement ». La différentiation des groupes professionnels repose notamment sur des diplômes, des formations et des noms de métier distincts. Une formatrice relève que jusqu’en 2009, le BTS des CESF comprenait des matières pratiques : cuisine, habillement, couture (p. 166). Un formateur estime que les AS en formation sont plus à l’aise à l’écrit et plus respectueuses du cadre de la formation que les ES. D’après une étudiante AS, la formation en psychologie semble plus développée chez les ES que chez les AS. L’enquête quantitative d’Yvette Molina a montré par ailleurs que les éducateurs se distinguent notamment par « une pratique culturelle plus diversifiée et assidue » (p. 169). L’esprit de corps est « plus vivace pour les deux groupes plus anciens dans la professionnalisation », c’est-à-dire les AS et les ES. Une hiérarchisation traverse l’espace professionnel enquêté. Les CESF semblent situées en bas de la hiérarchie professionnelle, en particulier du point de vue des AS dont le territoire professionnel est directement menacé par les CESF. En formation par exemple, des AS estiment que les CESF sont des « femmes de ménage » qui sortent de leur cuisine (p. 171). Du point de vue des rapports au public, les AS incarnent une certaine mise à distance des publics symbolisée par le bureau, alors que les éducateurs en sont plus proches. Les trois groupes professionnels se caractérisent néanmoins par des points communs : un recours important à la psychologie, une éthique, un engagement à la fois personnel et professionnel, la valorisation des complémentarités professionnelles.
Le quatrième et dernier chapitre poursuit l’analyse de la « désegmentation » à l’aune du New public management qui déstabilise les professionnels des services publics[2]. Une CESF en conseil départemental résume ainsi la dégradation de ses conditions de travail depuis les années 2000 : « On nous demande beaucoup d’administratif aujourd’hui, plus qu’auparavant. […] J’ai appris à travailler vite avec une charge de travail très lourde. C’est lié aussi au public quantitativement et qualitativement. Les situations de précarité, je les ai vues se dégrader en six ans, l’emploi, le logement, la vie quotidienne des personnes. » (p. 217). Les propos d’une ES en club de prévention vont dans le même sens : « Ce que nous demande l’institution c’est de remplir des grilles, des grilles de statistiques sur le travail de rue, sur l’accompagnement, des grilles sur tout. On ne parle plus de situations en termes d’analyse. » (p. 225). Cette rationalisation des coûts et des pratiques est davantage dénoncée par les plus anciens travailleurs sociaux. Les employeurs privilégient aussi une logique de mission plus qu’une logique de profession, mais aussi la polyvalence et les concurrences. À défaut d’AS, on tend à embaucher des CESF, d’autant plus qu’elles sont perçues comme plus malléables par les employeurs (p. 232 et suivantes). Néanmoins, comme l’indiquent plusieurs enquêtés, « ce n’est pas le diplôme de base qui fait la différence » mais plutôt l’établissement et le secteur d’intervention (p. 237). Ainsi, la protection de l’enfance dans les conseils départementaux semble être le « champ réservé » des AS et des ES. Les professionnalisations dépendent donc « des organisations rencontrées dans les parcours professionnels » (p. 260).
En articulant histoire des groupes professionnels, recompositions institutionnelles et expériences biographiques, l’ouvrage d’Yvette Molina met au jour les dynamiques de formation, de division du travail et de hiérarchisation dans le travail social, tout en montrant comment les logiques managériales contemporaines reconfigurent durablement les frontières, les identités et les conditions d’exercice des trois professions intermédiaires étudiées. Nous formulerons quelques remarques susceptibles de compléter ce travail d’ampleur.
La première est que l’usage des termes « segmentation » et « désegmentation » mériterait d’être davantage discuté et justifié. Comme le rappelle l’auteure, les segments professionnels désignent « des identités, des valeurs et des intérêts diversifiés et multiples au sein d’un même groupe professionnel » (p. 163, soulignés par nous). Or, elle ne considère pas explicitement les travailleurs sociaux comme un groupe professionnel, terme qu’elle réserve pour les trois groupes étudiés. Il faudrait alors préciser que les dynamiques intra-professionnelles identifiées portent sur un ensemble de professions ou métiers[3]. Après avoir connu un mouvement de spécialisation, ou de différenciation, ces derniers se sont rapprochés, à partir des années 1970, ce que traduit l’essor de la catégorie de « travailleurs sociaux » qui s’impose dans l’action publique, dans le monde académique et dans les organismes de formation. Les termes « segmentation » et « désegmentation » n’ont de sens que rétrospectivement, ce qu’il faudrait préciser.
Sur le fond, ensuite, l’ouvrage d’Yvette Molina semble apporter davantage à la sociologie de la formation des travailleurs sociaux au sens large (diplômes, cadres réglementaires, action publique, expertises et représentations diverses) qu’à la sociologie des travailleurs sociaux comme ensemble de groupes professionnels, qui demanderait une analyse morphologique plus approfondie. Les éducateurs spécialisés, par exemple, sont deux fois plus nombreux que les assistantes sociales si bien qu’elles sont comptabilisées depuis quelques années avec les CESF dans la statistique publique (Profession 43D2). Il faudrait prendre davantage en compte les différentes générations de professionnels. Une description du travail dans différents secteurs et l’analyse des conditions d’emploi (statuts, salaires, anciennetés, conventions collectives, etc.), seraient également bienvenues. De même, les nombreuses mobilisations collectives de travailleurs sociaux ne sont pas suffisamment évoquées, ni les prises de position des différents partenaires sociaux ou porte-parole du groupe, y compris celles des sociologues. Prendre davantage en considération la catégorie de « handicap », qui s’impose dans le domaine médico-social au cours de la deuxième moitié du xxe siècle et reconfigure les coopérations professionnelles, permettrait de mieux décrire les « habitus professionnels » (normes de genre, savoirs, etc.) évoqués par Yvette Molina[4]. Enfin, comme elle-même le remarque (p. 12) et comme aimait le rappeler Michel Chauvière, le travail social n’est pas réductible à l’action des travailleurs sociaux car il comprend des élus, des collectifs militants, des bénévoles, etc. Il serait donc également intéressant de prendre en compte toutes celles et tous ceux qui ne s’engagent qu’occasionnellement dans des actions philanthropiques.
- Peu nombreux par rapport aux éducatrices spécialisées, ils s’appuient sur le travail comme support d’intervention. ↑
- En complément, on pourra lire l’ouvrage de Simon Heichette (2023), Les cadres salariés du secteur social et médico-social. Quand le managérialisme instrumentalise l’encadrement, Rennes, Presses universitaires de Rennes. Il montre notamment que les cadres de proximité restent attachés au travail social et à une conception artisanale de leur métier, tandis que les cadres gestionnaires des grandes associations se considèrent comme des spécialistes du management et des acteurs du changement. ↑
- Dans un article publié en 1985, Jacques Ion et Jean-Paul Tricart considèrent ainsi les « travailleurs sociaux » comme un groupe exemplaire des couches moyennes salariées composé de différents métiers ou professions ; Jacques Ion, Jean-Paul Tricart (1985), « Une entité professionnelle problématique : les travailleurs sociaux », Sociologie du travail, vol. 27, no 2, p. 137-153. ↑
- Pour un usage du concept d’habitus appliqué au travail social, voir Jean-François Gaspar (2012), Tenir ! Les raisons d’être des travailleurs sociaux, Paris, La Découverte, en particulier p. 183-188 et p. 241-269. ↑