Recension : Raphaël Perrin, Le Choix d’avorter. Contrôle médical et corps des femmes (2025, Agone)

Raphaël Perrin (2025), Le choix d’avorter. Contrôle médical et corps des femmes, Marseille, Agone, 288 p.
Recension version post-print par
Luce Lebrun
Luce.Lebrun@uliege.be
Doctorante, Unité de Recherche CITÉ, Université de Liège, Département de science politique, Place des Orateurs 3, 4000 Liège, Belgique
Dès les premières lignes de cet ouvrage tiré de sa thèse, Raphaël Perrin nous emmène en salle de consultation, nous donnant à voir tout l’arbitraire médical qui peut s’y déployer. Les scènes que l’on y suit n’ont rien d’exceptionnel, elles sont même plutôt banales. L’encadrement dont il est ici question, celui des demandes d’interruption volontaire de grossesse (IVG), a en effet largement été théorisé en tant que dispositif de contrôle social genré[1]. Dans un pays devenu le premier à faire inscrire l’interruption volontaire de grossesse dans sa constitution, l’auteur nous rappelle ainsi que nos droits, loin d’être déterminés par les seuls textes juridiques, le sont aussi par les agents qui les appliquent. Pour comprendre l’avortement, « il ne faut donc pas seulement s’intéresser à celles dont c’est le droit, mais aussi à ceux dont c’est le travail » (p. 13). C’est là l’objectif qu’il se fixe au travers de deux questionnements principaux : le premier s’intéresse au rapport que les médecins entretiennent avec l’avortement, le second interroge la marge de manœuvre dont ils disposent. Pour ce faire, Raphaël Perrin s’appuie sur une large enquête de terrain réalisée dans trois centres IVG. Il s’est ainsi rendu quotidiennement pendant quatre mois dans un premier centre, et pendant un mois dans chacun des deux autres. À cela s’ajoute 150 entretiens réalisés auprès de professionnel·les mêlant médecins, sage-femmes, secrétaires, infirmières, aides-soignantes, conseillères conjugales et familiales, psychologues mais aussi assistantes sociales et responsables administratifs. L’auteur discute des enjeux tant méthodologiques qu’éthiques qu’a supposé d’enquêter sur l’avortement en tant qu’homme. Loin d’échapper à la sexualisation dont font l’objet nombre d’enquêtrices, le chercheur décrit les formes particulières que cela prend en tant qu’homme enquêtant sur un terrain quasi exclusivement féminin. Il ajoute enfin que sa position d’homme cisgenre permet une certaine liberté dans les échanges avec les professionnel·les : il ne sera en effet jamais suspecté d’être un militant féministe ou encore d’avoir lui-même avorté.
Le premier chapitre de cet ouvrage s’interroge sur le rapport qu’entretiennent les médecins avec l’avortement. Raphaël Perrin revient sur les luttes pour le droit à l’avortement et sur la manière dont elles ont divisé la profession médicale. Au terme de ces dernières, en 1975, la loi Veil est finalement votée. D’une pratique au départ marginalisée, le travail abortif évolue alors. Il se banalise et se « gynécologise ». Si des centaines de médecins – des généralistes pour la plupart – pratiquent l’avortement de manière volontaire, l’ensemble des gynécologues est en effet susceptible d’en réaliser. Ces médecins sont pourtant caractérisés par des trajectoires diverses et n’entretiennent pas le même rapport à cet aspect de leur travail. Raphaël Perrin s’intéresse dans un premier temps aux médecins spécialistes de l’avortement, ceux qui y consacrent une part importante de leur temps de travail. Ces derniers développent une identité professionnelle centrée autour de cette activité, revendiquant leur statut d’« avorteur ». L’auteur explique que les spécialistes de l’avortement y voient « une cause pour laquelle s’engager » (p. 41). Ils se caractérisent par une socialisation politique et féministe de gauche. Le parcours personnel de ces médecins et leur volonté de redonner du sens à leur pratique influencent aussi cet engagement. Par ailleurs, pratiquer des avortements peut être source de gratification tant matérielle que symbolique. Le travail abortif est également réalisé par certains gynécologues de manière plus ponctuelle, à la marge de leur activité. C’est vers eux que se tourne dans un deuxième temps le chercheur. Si le refus de pratiquer des avortements a aujourd’hui considérablement diminué, pour certain·es cela reste « un acte qu’ils n’aiment pas faire et, dans une certaine mesure, qu’ils ne savent pas faire » (p. 47). Ainsi, ils cherchent à et savent l’éviter : les IVG sont déléguées aux internes, aux généralistes, etc. Nombre de gynécologues sont en effet ennuyés, voire répugnés par cette pratique, au contraire des médecins spécialistes qui refusent d’humaniser l’embryon.
Le second chapitre s’ouvre sur une phrase souvent entendue chez les professionnels : « On n’est pas là pour vider des utérus. » Raphaël Perrin s’interroge alors : pourquoi sont-ils là ? Quelles sont les taches, outre l’interruption de la grossesse, qui composent leur travail ? Le travail abortif est tout d’abord intimement lié à la contraception et en discuter occupe la moitié du temps des consultations. Il s’est en effet construit autour d’une « antinomie entre avortement et contraception, plutôt que sur celle d’une complémentarité ou d’une continuité » (p. 71). En consultations, les inconvénients liés à l’avortement seront alors fréquemment exagérés quand ceux liés à la prise d’un contraceptif seront largement occultés ; le travail abortif participant ainsi pleinement au maintien de la norme contraceptive. L’enjeu est alors de faire adopter la contraception jugée la plus efficace possible aux avortantes. Leurs comportements et leurs choix sont par ailleurs soumis au jugement des médecins et peuvent les exposer à des mesures plus coercitives. Loin de se concentrer sur la seule santé physique des femmes, le travail abortif consiste de plus en un « espace de parole ». S’il prend des formes variées selon les centres, « une norme psychologique de transparence à soi-même et de mise en mots de son intériorité » y est valorisée (p. 83). Les femmes adoptent ainsi une posture réflexive, orientée par les professionnel·les qui l’encadrent. L’avortement, présenté comme un drame, ne semble pas pouvoir représenter un simple évènement dans la vie reproductive d’une femme. Insister sur les conséquences psychologiques de l’avortement, conclut Raphaël Perrin, participe pourtant à en freiner l’accès et la libéralisation ainsi qu’à empêcher qu’il soit considéré comme un acte procréatif banal.
Dans la suite de l’ouvrage, l’auteur s’interroge sur les marges de manœuvre des médecins quant à la loi. Il nous l’annonce d’emblée : « le droit de la santé, les protocoles, les instruments médicaux ne sont pas neutres » (p. 108). Si la loi est la même pour tou·tes, l’interprétation médicale qui en est faite et son application diffèrent selon les centres. La loi qui encadre l’IVG est, dans la pratique, complétée par des recommandations cliniques qui ne sont pas standardisées. Cet état de fait permet aux médecins de disposer d’une autonomie considérable. Dans les trois centres enquêtés, l’auteur observe ainsi des pratiques diverses, donnant lieu à des parcours IVG particuliers. Selon l’endroit, un avortement pourra être réalisé dans des conditions variables, plus ou moins rapidement, plus ou moins tôt ou tard. Les protocoles et instruments médicaux en tant qu’il s’agit de « dispositifs politiques autant que techniques » (p. 128) participent ainsi d’une inégalité d’accès au soin.
Si les médecins disposent d’une relative autonomie quant à l’application de loi, les femmes aussi. Il arrive qu’elles contestent le cadre défini par les professionnel·es. Ce cadre consiste dans le fait de choisir la méthode pour avorter mais aussi d’adopter ou non une contraception (et laquelle), ainsi que dans celui de consulter ou non le ou la conseil·lère du centre. Comment les médecins font-ils alors en sorte qu’elles obéissent ? C’est ce sur quoi porte le quatrième chapitre. Les médecins emploient ce que Raphaël Perrin nomme des « microtechniques de pouvoir médical » (p. 140). Elles prennent des formes multiples. L’utilisation de la peur est l’une d’elle : le médecin appuiera sur les conséquences néfastes pourtant très rares de l’avortement ou s’abstiendra de rassurer quant à des peurs déjà présentes. Une autre technique employée peut être le truquage du planning de bloc opératoire. Le médecin pourra aussi se réfugier de manière abusive derrière la loi ou les protocoles, niant la marge de manœuvre dont il fait parfois l’usage. Ces omissions et mensonges actifs font ainsi partie intégrante des techniques identifiées par l’auteur sur son terrain. Or, ces professionnels héritent et bénéficient du capital symbolique inhérent à leur profession. L’asymétrie du rapport alors en place biaise la conversation et les décisions qui y sont prises, faisant ressembler le consentement à une absence d’opposition formelle. Ainsi, paraphrasant Nicole-Claude Mathieu, l’auteur affirme qu’« à l’hôpital, céder c’est consentir » (p. 146).
Dans le chapitre qui suit, l’auteur démontre comment les pratiques des médecins se muent en inégalités, voir en discriminations. En effet, si les centres prescrivent un parcours d’IVG qui leur est propre, ce dernier pourra être assoupli ou durci selon les femmes qui y avortent. Ainsi, une partie du travail abortif consiste en la distinction des « bonnes » et des « mauvaises » avortantes. En dévoilant les critères d’une « bonne avortante », Raphaël Perrin dessine une « norme abortive » (p. 172). L’accès à une IVG dépend non seulement des caractéristiques sociales des avortantes, mais aussi de leur respect de cette norme. Au travers de récits d’observations et d’entretiens, l’auteur illustre comment une femme peut accéder ou non, et plus ou moins facilement, à l’IVG qu’elle demande. Ces différences de traitement reposent sur la prétendue « valeur morale » (p. 183) des femmes, charriant un ensemble de jugements moraux. Loin de s’arrêter à la porte des centres, les inégalités d’accès continuent ainsi de se jouer en leur sein. Le cas des femmes racisées et/ou allophones est finement analysé. L’auteur conclut finalement que si toutes les femmes ont droit à l’avortement, « certaines y ont plus droit que d’autres » (p. 217).
Le dernier chapitre de ce livre interroge la formation des médecins. Considérant que l’exercice du pouvoir médical ne va pas de soi, comment les médecins l’apprennent-ils ? Le mensonge et la différenciation médicale analysés précédemment ne sont pas l’œuvre de médecins isolés mais bien de savoir-faire et compétences assumés et enseignés. Les médecins adaptent ainsi leurs pratiques, intériorisant le pouvoir médical. Cependant, il note que l’apprentissage de ces pratiques ne se fait pas de manière uniforme. Différents facteurs le font en effet varier. L’âge et la génération d’abord : la relation thérapeutique ayant évolué, certaines pratiques apparaissent impensables pour les plus jeunes médecins. Cependant, l’exercice du pouvoir n’est pas pour autant abandonné, il se renouvelle. C’est en fait la manière même « d’exercer le pouvoir qui apparait comme un sujet de distinction » (p. 232). Les expériences personnelles vécues par des médecins en tant que patients peuvent également impacter leurs pratiques professionnelles, notamment celles relatives à l’IVG, ou encore leur rapport aux violences médicales. L’engagement politique et parfois féministe des médecins colore aussi directement leurs pratiques médicales. Parmi les trois centres enquêtés, l’un d’entre eux se démarque, certains de ses membres refusant ouvertement le paternalisme médical et s’engageant dans ce que Raphaël Perrin appelle un processus de « disempowerment médical ». Ils refusent ainsi « l’exercice du (plein) pouvoir médical par loyauté envers les profanes et endossent une position critique, traitres à leur groupe professionnel » (p. 242). Enfin, l’auteur décrit la manière dont les dominations de genre, de classe et de race jouent elles aussi un rôle dans l’exercice du pouvoir médical, se combinant avec la domination médicale.
Pour conclure son ouvrage, Raphaël Perrin nous invite à repenser le rapport entre médecins et profanes en tant qu’il s’agit d’un rapport social spécifique, dans lequel les médecins occupent une position dominante « parce qu’ils sont des médecins » (p. 258). Ce rapport de pouvoir s’articule certes aux autres – de race, de classe et de genre – mais existe aussi en tant que tel. L’auteur ne cherche pour autant pas à le diaboliser – reconnaissant les avantages thérapeutiques qu’il peut offrir –, mais tient à mettre en exergue la reproduction des positions sociales à laquelle il participe. Par ailleurs, si cette domination médicale a dû se renouveler, elle reste toujours opérante. Les médecins ont su revoir leurs pratiques tout en conservant leur pouvoir symbolique : « La civilisation de la domination médicale est nécessaire au maintien de sa légitimité. » (p. 265). Enfin, l’auteur revient sur la pathologisation de l’avortement autour de laquelle les médecins ont fondé leur pratique. Cette dernière représente pourtant un réel frein à la libéralisation de l’avortement, celui-ci étant toujours présenté comme un risque pour la santé des femmes et forcément traumatisant psychologiquement.
Au terme de son analyse, Raphaël Perrin formule le principal apport de son ouvrage en proposant de penser la domination médicale en tant qu’il s’agit d’un rapport de domination social spécifique, au même titre et s’articulant avec ceux de genre, de race et de classe : si les médecins dominent, ce n’est « pas seulement parce qu’ils occupent des positions avantageuses selon les rapports de classe, de race, de genre ou d’âge, mais avant tout parce qu’ils sont des médecins » (p. 258).
Au travers de la riche enquête qu’il a menée, Raphaël Perrin participe à démontrer que le droit à l’IVG n’est toujours pas « un droit comme les autres[2] ». Son cadre légal impose en effet une double normativité, juridique et médicale[3]. De plus, il implique que soit confié aux médecins le soin d’en contrôler l’encadrement et les pratiques, donnant lieu à une « biopolitique déléguée » axée sur le gouvernement de soi[4]. L’analyse proposée par l’auteur est ainsi cruciale en tant qu’elle rend compte de la manière dont le pouvoir médical se recompose dans la prise en charge des IVG, évoluant vers des modes de gouvernementalité plus doux. Il reste toutefois à noter une limite de l’enquête : l’absence du point de vue des avortantes. Si ces dernières sont omniprésentes tout au long de l’ouvrage – il s’agit de leurs histoires, de leurs avortements – il reste que la recherche menée ici ne permet pas d’entendre leur voix. Quel regard posent-elles sur le cadre qui leur est imposé ? Et comment cela peut-il enrichir notre compréhension de cet encadrement ?
- À ce sujet, voir notamment : Nathalie Bajos, Michèle Ferrand (2011), « De l’interdiction au contrôle : les enjeux contemporains de la légalisation de l’avortement », Revue française des affaires sociales, no 2011/1, p. 42-60 ; Marie Mathieu, Lucile Ruault (2014), « Prise en charge et stigmatisation des avortantes dans l’institution médicale : la classe des femmes sous surveillance », Politix, no 107, p. 33-59. ↑
- Nathalie Bajos, Michèle Ferrand (2011), « De l’interdiction au contrôle : les enjeux contemporains de la légalisation de l’avortement », Revue française des affaires sociales, no 2011/1, p. 42-60. ↑
- Dominique Thouvenin (2019), « Préface. L’avortement, “une affaire de femmes” et “un droit pas comme les autres” », in Laurence Brunet, Alexandrine Guyard-Nedelec (dir.), « Mon corps, mes droits ». L’avortement menacé ? Panorama socio-juridique : France, Europe, États-Unis, Paris, Mare et Martin,, p. 11-19. ↑
- Dominique Memmi (2006), « Du gouvernement des corps par la parole », Spirale, no 37, p. 51-55. ↑