Recension : Julie Gervais, Claire Lemercier, Willy Pelletier, La Haine des fonctionnaires (2024, Éditions Amsterdam)

Julie Gervais, Claire Lemercier, Willy Pelletier (2024), La Haine des fonctionnaires, Paris, Éditions Amsterdam, 260 p.
Recension version post-print par
Charlotte Peset
Charlotte.Peset@ulb.be
Aspirante du Fonds de la recherche scientifique-FNRS à l’Université libre de Bruxelles ; ULB, Institut de Sociologie, CP 124, Avenue FD Roosevelt 50, B-1050 Bruxelles, Belgique
Dans un contexte marqué par des réformes visant à réduire les coûts de la fonction publique et l’émergence de discours réactionnaires associant les fonctionnaires à des privilégié·es, l’ouvrage La Haine des fonctionnaires propose une analyse pertinente des représentations négatives des fonctionnaires en France. Partant de l’hypothèse que la méconnaissance de leurs conditions de travail et des contraintes endurées nourrit des discours de « haine », l’ouvrage montre comment les pressions managériales, associées à une volonté de rentabilisation, nuisent aux missions des agent·es, à la qualité du service public et aux collectifs de travail. En prenant le parti que ces discours négatifs sont utilisés comme des outils politiques, l’ouvrage montre comment, au nom de l’efficacité et de la rentabilité, des réformes néolibérales, coupes budgétaires et réduction d’effectifs du service public sont justifiées. En croisant approches théorique, politique et sociologique, l’ouvrage enrichit l’analyse de la modernisation des services publics, et plus généralement de l’État et des politiques publiques.
Rédigé par la politiste Julie Gervais, l’historienne Claire Lemercier et le sociologue Willy Pelletier, l’ouvrage prolonge leur précédente étude La Valeur du service public[1]. Fruit des rencontres réalisées entre 2021 et 2024 autour de ce dernier, La Haine des fonctionnaires adopte un style d’écriture accessible et se veut attentif aux expériences vécues par les fonctionnaires. La démonstration s’appuie sur des sources variées : enquêtes de terrain, témoignages d’agent·es issus de différents secteurs de la fonction publique (administration locale, voirie, prison, hôpitaux, éducation, etc.), travaux scientifiques et rapports parlementaires et ministériels. En prenant en compte usager·ères, agent·es du service public et haut·es fonctionnaires, les auteur·es livrent des arguments utiles pour penser une résistance face au démantèlement des services publics et une (re)construction de collectifs de travail.
La première partie déconstruit les clichés des fonctionnaires « fainéant·es » ou « planqué·es », d’autant plus puissants qu’ils circulent dans des groupes sociaux variés, des classes populaires aux responsables politiques. Dans le chapitre « Fonctionnaire = fainéant ? », les auteur·es montrent l’hétérogénéité du monde des fonctionnaires en visibilisant la diversité des métiers, parcours professionnels et conditions d’existence souvent difficiles et méconnues des agent·es d’entretien, professeur·es, ouvrier·ères routier·ères, personnel des urgences et agent·es de bureaux. L’analyse montre que la caricature du « fonctionnaire fainéant » doit être comprise dans le cadre plus large de la modernisation du service public, de l’évaluation inspirée du marché et de la valorisation du secteur privé, portée notamment par le New Public Management (NPM). Elle montre également que le phénomène de stigmatisation masque les groupes sociaux réellement responsables de l’accumulation des richesses (grand·es dirigeant·es d’entreprise, avocat·es de cabinets prestigieux, etc.). Dans le chapitre « Le fonctionnaire est-il borné ? », les auteur·es montrent, à partir des implementation studies, que l’exercice des missions dépend des parcours professionnels, des expériences sociales et du contexte local, déconstruisant ainsi l’image du fonctionnaire borné. L’analyse prend également en considération les encadrant·es, soumis à une pression croissante pour l’atteinte d’objectifs de rentabilité, et montre comment cette « noblesse managériale publique » (p. 74) navigue entre conformisme et modulations stratégiques. Enfin, les auteur·es insistent sur les conditions structurelles de travail qui rendent souvent les fonctionnaires « incapables » de mener à bien leur mission : plus qu’une question de compétence individuelle, il s’agit d’une conséquence directe de l’organisation du travail et de la pression des indicateurs de performances imposées par les réformes de « modernisation ».
Dans une deuxième partie, l’ouvrage s’attaque à une croyance répandue liant la notion de « trop de fonctionnaires » à l’idée de dépenses excessives. Dans une perspective historique, les auteur·es montrent, dans le chapitre « Trop de fonctionnaires qui se gavent avec nos impôts ? », que les critiques actuelles à l’égard de la fonction publique se polarisent autour de la notion d’argent, occultant la gestion des dépenses publiques et la dimension politique du besoin de fonctionnaires. L’analyse s’attaque principalement à deux enjeux : d’une part, la multiplication des statuts, qui brouille la définition du « fonctionnaire » et fragilise les collectifs de travail ; d’autre part, l’externalisation vers les cabinets de conseil, coûteuse financièrement et délétère pour la qualité du travail. Ainsi, les auteur·es montrent que le besoin de fonctionnaires est surtout un enjeu politique qui engage la conception et l’organisation du service public, d’où la nécessité de renforcer les collectifs de travail dans la fonction publique. L’ouvrage démontre également que loin d’être une solution à la crise des finances publiques, l’externalisation accentue les inégalités et contribue à la dégradation des services rendus aux usager·ères. Dans le chapitre « Les fonctionnaires sont à dématérialiser ? », les auteur·es se penchent sur le double effet de la dématérialisation des services publics : elle impose aux usager·ères une mise au travail et alourdit la charge de travail des agent·es publics, en les dépossédant de leur capacité de réponse directe aux besoins des usager·ères. L’analyse démontre également que l’utilisation croissante du numérique augmente la complexité des démarches et accroît l’intervention d’associations qui se substituent aux guichets publics, qui n’ont pas les moyens pour offrir un service de qualité. Enfin, les auteur·es soulignent que cette « modernisation » des services publics accentuent la précarisation des statuts des agent·es publics et contournent les concours de recrutement en favorisant les carrières sous l’influence des supérieur·es hiérarchiques. Il ressort de l’analyse que cette logique de gestion nuit à l’idéal républicain du service public et à la vocation de nombreux·ses fonctionnaires, contraint·es de se conformer à une logique managériale et bureaucratique.
Enfin, une troisième partie, intitulée « Les hauts fonctionnaires trahissent les fonctionnaires ? », déconstruit l’image d’une « caste » de haut·es fonctionnaires dirigeant dans l’ombre, image véhiculée et alimentée par les médias, certain·es essayistes, journalistes d’investigation et responsables politiques. Partant de l’hypothèse que cette perception repose sur une méconnaissance de leur travail quotidien, entretenue par certaines figures au centre de l’attention publique qui contribuent à fabriquer des mythes et invisibilisent les haut·es fonctionnaires ordinaires, l’ouvrage démontre avec pertinence l’existence d’une variétés de profils et de carrières, malgré la prédominance d’une origine sociale privilégiée. Les auteur·es rappellent utilement que l’image sociale du haut fonctionnaire, incarnée par les « énarques » issus de l’Institut national du service public (INSP), tend à invisibiliser la part importante des « polytechniciens » recrutés à la sortie de l’École polytechnique. L’analyse se poursuit en mettant en évidence les hiérarchies et la fragmentation traversant cette haute fonction publique, structurée par des classements scolaires déterminant l’accès aux sommets de la hiérarchie, et l’inégale maîtrise de ressources et de stratégies de carrière. Un autre aspect clé de l’analyse concerne l’évolution des carrières des haut·es fonctionnaires depuis les années 2000 : l’attractivité de l’État est amoindrie par l’accroissement de celle de la sphère privée, entraînant des liens croissants entre les élites administratives et le secteur privé, notamment à travers des allers-retours entre les deux secteurs, devenus une norme de carrière et le signe de dynamisme et d’ouverture. De plus, la réforme de la fonction publique menée par Emmanuel Macron a supprimé le classement scolaire, réduisant l’influence des grands corps de l’État au profit des autorités politiques, avec le risque de favoriser des nominations par parrainage. Les auteur·es montrent que cette évolution introduit une logique managériale au sein de l’administration publique, au détriment des missions de service public. Ainsi, les auteur·es proposent de manière pertinente de remplacer l’expression « noblesse d’État[2] » par « noblesse managériale », pour insister sur les aspects économique et financier qui irriguent le champ du pouvoir. Enfin, les auteur·es montrent comment la progression de la logique managériale dans la sphère publique s’accompagne du recours croissant aux cabinets de conseil, vecteur clé de diffusion du nouveau management public et soutenus par la « noblesse managériale » et des responsables politiques.
Au total, l’ouvrage explore une problématique essentielle : les dysfonctionnements du service public et les perceptions négatives vis-à-vis des fonctionnaires qui tendent à s’accroître ces dernières années avec les réformes néolibérales. Si de nombreux travaux portent sur la fonction publique et les réformes administratives, rares sont ceux qui analysent la construction sociale de la « haine » envers les fonctionnaires et sa mobilisation politique. Par une analyse percutante ancrée dans les expériences vécues, l’ouvrage contribue aux études sur le New Public Management en mettant en évidence les liens entre défiance envers la fonction publique, démantèlement des services publics et logiques de rentabilité et de performance issues du secteur privé. La dimension humaine de l’analyse se retrouve dans le défi de « remettre de l’humain » : donner une place centrale aux récits, expériences vécues et solidarités professionnelles, face à une vision gestionnaire fondée sur la performance et la rationalisation managériale.
Si l’ouvrage constitue une contribution essentielle pour comprendre la place de la fonction publique dans la société contemporaine et éclairer les mécanismes de cette stigmatisation, il suscite néanmoins plusieurs questionnements. L’idée d’une stigmatisation systématique des fonctionnaires par rapport aux travailleur·ses du secteur privé est pertinente, mais elle pourrait être enrichie d’une analyse plus fine sur les façons de se représenter les services publics, en examinant la variabilité des modes et des intensités d’expression de la stigmatisation selon les missions des fonctionnaires. L’ouvrage pourrait également mieux nuancer la relation entre les secteurs public et privé, en analysant minutieusement les hybridations et interactions entre ces deux sphères dans la mise en œuvre quotidienne des politiques publiques. Bien que les auteur·es fassent un excellent travail pour exposer les inégalités au sein de la fonction publique, en montrant notamment comment des normes de genre peuvent s’imposer dans l’activité des fonctionnaires, l’ouvrage manque de profondeur sur la question des inégalités internes au sein même des services publics. Par exemple, les discriminations liées au genre, à la classe sociale et aux processus de racialisation, à imbrication variable dans l’accès aux postes de fonctionnaires et dans la progression professionnelle, sont brièvement évoquées, mais insuffisamment explorées.
Ces remarques n’ôtent toutefois pas la qualité de l’ouvrage qui constitue une lecture indispensable pour comprendre les effets et mécanismes de la stigmatisation des fonctionnaires, et les conséquences réelles et négatives des réformes néolibérales sur le fonctionnement et la qualité des services publics. La Haine des fonctionnaires est une plaidoirie utile et fortifiante pour une revalorisation des métiers de la fonction publique et un retour au sens de l’engagement public, loin de la logique managériale et technocratique au cœur des réformes néolibérales.