Recension : Gaspard Lion, Vivre au camping. Un mal-logement des classes populaires (2024, Seuil)

Gaspard Lion (2024), Vivre au camping. Un mal-logement des classes populaires, Paris, Seuil, 320 p.
Recension version post-print par
Cyprien Rousset
cyprien.rousset@sciencespo.fr
Doctorant au Centre de Sociologie des Organisations (CSO), Sciences Po, 27 rue Saint-Guillaume, 75337 Paris cedex 07, France
Question sociale ancienne, l’habitat populaire a également été au cœur des premières enquêtes de sciences sociales. Plus d’un siècle après les travaux leplaysiens ou les analyses halbwachsiennes du logement ouvrier, ce que l’on nomme désormais le « mal-logement » n’a pas disparu. Gaspard Lion le démontre en enquêtant sur une de ses manifestations contemporaines, le camping résidentiel. Quoique difficiles à dénombrer, ces personnes qui habitent à l’année en camping sont loin d’être marginales en France, où cette situation concernerait jusqu’à plus de 100 000 personnes. Bien que rendu célèbre par les travaux étatsuniens de Matthew Desmond sur l’expulsion et ceux d’Esther Sullivan ou de Leontina Hormel sur l’insécurité des habitant·es des trailer parks, le phénomène demeure méconnu dans le contexte français. Le camping résidentiel constitue par ailleurs un terrain heuristique dans la mesure où il permet de saisir des situations, des expériences et des trajectoires diverses mais toutes marquées par une « commune précarité statutaire » (p. 26). Enfin, cette forme de logement constitue un site d’enquête fécond pour étudier les recompositions et la fragmentation des mondes populaires en milieu périurbain ou rural.
Dans le cadre d’une thèse de doctorat soutenue en 2018, Gaspard Lion a séjourné en caravane plus de trois cents jours au cours de trois années, dans cinq campings situés dans des territoires ruraux et à proximité de petites villes périurbaines. Cette situation d’observation participante lui a notamment permis de conduire des entretiens répétés avec 75 personnes appartenant à 67 ménages. Abondamment cités au fil des pages, ils donnent à voir la pluralité d’expériences des personnes vivant en camping, et la façon dont celles-ci sont largement modulées par leurs ressources et leurs trajectoires. De nombreuses photos ponctuent en outre la lecture et révèlent la diversité des aménagements réalisés par les habitant·es.
Cette plongée dans les mondes privés populaires permet à Gaspard Lion d’identifier trois profils de personnes vivant en camping, qui font chacun l’objet d’un chapitre. Le camping résidentiel peut constituer une alternative à la maison individuelle, s’intégrer à une trajectoire de déclassement ou encore permettre d’échapper à la rue. Ces trois profils renvoient à autant de pôles des classes populaires : les fractions supérieures stables, des personnes déstabilisées par un événement biographique, ou encore les plus précarisées. La restitution de cette pluralité de contextes, de positions, d’expériences et de trajectoires rompt avec une littérature qui traite essentiellement de l’habitat non ordinaire de façon misérabiliste et sous le prisme de l’exclusion. L’auteur privilégie plutôt une analyse conjointe des « formes d’autonomie culturelles et symboliques des classes populaires » et des « effets de la domination et de la privation » (p. 17). À partir d’un cas de fermeture de camping et du suivi sur plusieurs années des personnes délogées, il montre dans le quatrième et dernier chapitre que la menace de l’expulsion place les résident·es dans une situation de forte incertitude.
Le premier chapitre porte sur le pôle le plus stable des personnes vivant en camping résidentiel. Ce groupe se distingue par une forte ancienneté, avec des habitant·es qui résident au camping depuis dix ans en moyenne. Pour ces personnes, l’achat d’un mobil-home dans un camping haut de gamme correspond à la réalisation d’une aspiration à la maison individuelle. Les contraintes du marché du logement et l’absence de double salaire, les personnes célibataires et habitant seules étant surreprésentées dans ce groupe, empêchent en effet l’accès à la propriété classique. L’espace résidentiel et domestique y est fortement investi et fait l’objet d’un « travail de normalisation symbolique » (p. 70), à l’extérieur comme à l’intérieur, qu’illustrent particulièrement bien les photographies. Si les résident·es vantent un cadre de vie proche de la nature et qui les rapproche des habitant·es du périurbain, leur situation n’en reste pas moins celle d’une semi-propriété. En effet, ces résident·es louent leur parcelle pour un coût moyen de 350 euros par mois, assument des dépenses énergétiques plus importantes que pour des logements ordinaires et sont soumis au pouvoir discrétionnaire des gérant·es. Si cet habitat est vu comme durable et comme le support de projections futures, les mobil-homes connaissent une dépréciation rapide et ne constituent donc pas un investissement ou un patrimoine.
Un deuxième profil correspond à des personnes en situation de déclassement résidentiel, à la suite d’une séparation[1] ou d’une perte d’emploi. Les séparations contraignent fortement le budget, par les frais qu’elles induisent, la perte d’un double revenu au niveau du ménage ou la difficulté d’accès au logement social en tant que personne seule sans enfant. Ces séparations sont encore plus coûteuses dans ces zones rurales et périurbaines où les biens de petite taille, par ailleurs proportionnellement plus chers, sont rares. Ces personnes se tournent alors vers des campings bon marché, qui acceptent par exemple les caravanes, au cours de processus de transition résidentielle souvent rapides et brutaux. Marqué par l’inconfort, notamment en hiver, ce logement conçu comme provisoire devient souvent durable. Gaspard Lion met en évidence les mécanismes de la relégation résidentielle et les différentes stratégies de gestion du stigmate. Toutefois, la norme du logement standard demeure centrale et les membres de ce groupe sont marqués par de multiples décalages, entre leur situation et leurs aspirations résidentielles, entre leurs habitats passés et présents, ou dans certains cas entre une situation professionnelle stable et une situation résidentielle devenue précaire. Ce chapitre met donc en évidence le caractère multidimensionnel du déclassement, qui est professionnel, familial et résidentiel.
Pour d’autres, le camping apparaît comme un « lieu de vie positif » (p. 160) : ces habitant·es les plus précarisé·es, rarement en emploi, souvent endetté·es et bénéficiaires de minima sociaux font l’objet du troisième chapitre. Ils connaissent des trajectoires résidentielles hachées, marquées par la vie à la rue ou dans un véhicule. Pour les plus précarisé·es, le camping apparaît comme un « signe d’ascension sociorésidentielle » (p. 197) et pour les autres comme une forme de continuité. Il permet d’éviter le logement collectif, notamment social, qui est fortement dévalorisé, et de se rapprocher d’une vie en maison individuelle. Ainsi, le fait d’avoir un jardin et les activités qu’il permet est valorisé par les membres de ce groupe, qui se distinguent aussi par une intensité relationnelle très forte au sein du camping, avec des activités collectives et l’échange de services. Pour ces personnes, le voisinage compense l’absence de ressources familiales ou amicales : les ressources localisées du camping offrent en effet la possibilité « de lutter collectivement contre les difficultés du quotidien, le dénuement extrême et le discrédit social » (p. 305).
Le dernier chapitre suit un processus de délogement d’un camping, de la menace de l’expulsion jusqu’à l’après-fermeture. Il confirme ce que les chapitres précédents suggèrent : le camping est un espace résidentiel perpétuellement menacé, qui n’est pas protégé au titre du droit au logement et demeure soumis au pouvoir unilatéral des propriétaires et des gérant·es. Ce chapitre souligne aussi le rôle des acteurs politiques et publics dans la construction de ce « système socialement organisé d’incertitude » (p. 99), puisque le maire de la commune comme le système judiciaire jouent un rôle central dans la fermeture du camping. La mobilisation judiciaire de certains habitant·es, parmi les plus doté·es, échoue, avec de multiples conséquences. Les aménagements matériels réalisés comme les sociabilités et les réseaux de soutien créés au camping sont définitivement perdus et le relogement devient une urgence. Ces conséquences sont toutefois différenciées : Gaspard Lion montre que, plusieurs années après l’expulsion, l’accès à un logement ordinaire n’a pas pris le même sens selon les trajectoires antérieures. Les déclassé·es connaissent des formes de stabilisation, dans des logements avec plus de confort et à proximité d’un centre urbain. Au contraire, pour les personnes stables, qui avaient pour horizon l’habitat individuel, le passage à la vie en appartement constitue un fort déclassement. Enfin, du côté des plus précarisé·es, le délogement a été synonyme d’une dégradation des conditions de vie : c’est par exemple le cas de Valérie, femme de ménage de 65 ans célibataire, dont le mobil-home a été détruit et qui vit désormais dans sa camionnette. Le délogement est donc facteur d’incertitude et de précarisation, matérielle comme symbolique.
Dans ce livre, Gaspard Lion montre la diversité des expériences qu’une même situation résidentielle, le camping à l’année, peut recouvrir. Elle ne peut être envisagée seulement sous le prisme de la privation, puisque pour les plus précaires, le camping résidentiel offre un certain nombre de ressources. L’auteur démontre le caractère structurant des situations et trajectoires résidentielles et décrit avec finesse les conditions de transformation des aspirations résidentielles au gré de l’évolution des conditions de vie et de logement. En outre, l’étude de cette forme de mal-logement des classes populaires renouvelle pleinement les travaux sur la précarité. Celle-ci tient moins à la pauvreté ou à l’instabilité des enquêté·es, qu’à un statut d’occupation incertain qui place leurs vies sous un régime de « révocabilité permanente » (p. 310). Elle est d’autant plus lourde de conséquences que ces personnes, qui habitent souvent seules, se trouvent à distance d’un certain nombre de politiques sociales et de logement, fondées sur la famille, qui pourraient réduire cette insécurité. Les habitant·es de camping résidentiel connaissent donc une forte incertitude, notion que l’auteur appelle à développer dans l’analyse de la précarité, sans toutefois davantage la conceptualiser. On peut ainsi se demander à quel point l’incertitude est inégalement distribuée par-delà les trois profils identifiés : par exemple, de quelles façons interagit-elle avec le fait d’être une femme, éventuellement seule, dans un environnement résidentiel majoritairement masculin ? Cet enjeu est d’autant plus important que les séparations conjugales et familiales ont des conséquences financières et sociales plus lourdes pour les femmes que pour les hommes.
Au-delà d’une enquête magistrale sur un phénomène méconnu, ce livre constitue une contribution importante aux travaux portant sur la stratification de la société française. En proposant une analyse dynamique de la situation résidentielle, il démontre que le logement est central dans les existences et dans la construction des styles de vie. En plus d’être un facteur de différenciation, à la fois entre classes sociales et entre fractions des mondes populaires, le logement constitue un vecteur d’intégration à la société. Ce livre enrichit dès lors des travaux sur l’intégration sociale souvent centrés sur l’emploi. Le cas du camping résidentiel donne aussi à voir des rapports de sujétion et d’exploitation qui dépassent ceux du monde du travail, bien qu’ils les redoublent généralement. La question du logement gagne donc à être placée au cœur d’une lecture multidimensionnelle et dynamique du monde social, et les trajectoires résidentielles intégrées à l’analyse des trajectoires conjugales, familiales ou professionnelles.
- Laure Crepin (2024), « Louer après une séparation. La dévalorisation du statut résidentiel chez les personnes locataires du parc privé », Sociologie, vol. 15, no 4, p. 363-380. ↑