Recension : Marion Flécher, Le Monde des start-up (2025, Presses de Sciences Po)

Marion Flécher (2025), Le Monde des start-up, Paris, Presses de Sciences Po, 288 p.
Recension version post-print par
Michel Grossetti
michel.grossetti@univ-tlse2.fr
Directeur de recherche émérite au CNRS et directeur d’études à l’Ehess (LISST-Cers) ; Maison de la Recherche, 5 allées Antonio Machado, 31058 Toulouse cedex 9, France
Bien que l’expression « start-up » existe depuis les années 1970, les sociologues français se sont peu intéressés à ces entreprises fondées sur la base de revendications d’innovations. La multiplication des dispositifs censés aider ces entreprises, leur présence importante dans les discours publics et la transformation de certaines d’entre elles en très grands groupes brassant des ressources considérables et capables de peser sur la vie politique des états rend pourtant très nécessaire de disposer d’analyses distanciées comme les sociologues peuvent en produire. Après quelques autres, l’ouvrage de Marion Flécher vient alimenter cette connaissance, du point de vue de la sociologie du travail, à partir d’une enquête conduite en France et aux États-Unis. Elle a effectué des observations, dont certaines dans deux start-ups durant plusieurs mois, réalisé des entretiens avec quatre-vingt-dix personnes ayant fondé des entreprises de ce type ainsi qu’avec soixante-dix personnes y travaillant, diffusé un questionnaire auprès de plus de cinq cent personnes et analysé des bases de données publiques.
Le livre est divisé en trois parties et sept chapitres, encadrés par une introduction et une conclusion. L’introduction évoque les problèmes de définition, les représentations attachées à ce type d’entreprise, la nécessité de s’écarter de la figure de l’entrepreneur héroïque et aboutit à l’idée de se centrer sur le « monde des start-up » plutôt que sur les entreprises. Elle débouche sur une série de questions : « Qui sont ceux, et plus rarement celles, qui se lancent dans la création de start-up et se revendiquent de cette étiquette ? Comment comprendre leur attrait pour ce modèle et les logiques de leur engagement dans l’entrepreneuriat ? Plus globalement, comment comprendre l’engouement médiatique, politique et organisationnel autour de ces entreprises ? Qu’ont-elles de si singulier à offrir par rapport aux entreprises classiques ? Et en quoi venaient-elles transformer les manières de travailler et d’organiser le travail ? » (p. 17).
La première partie (« Les start-up comme monde. De son émergence dans la Silicon Valley à son importation en France ») comprend deux chapitres. Le premier situe les origines de ce type d’entreprise dans la Silicon Valley, dont Marion Flécher retrace succinctement l’histoire. Elle rappelle l’importance qu’ont eu dans cette histoire les politiques de l’État fédéral et la puissance financière accumulée par les premières entreprises de la vallée, mais aussi celle de la contre-culture et des innovations organisationnelles. Le deuxième chapitre porte sur l’importation en France de ce modèle d’entreprise et de tout ce qui l’accompagne. Elle situe dans les années 2000 l’émergence du terme « start-up » dans les discours en France, avec des politiques publiques dédiées à ce type d’entreprise. Elle analyse le slogan « start-up nation » comme expression d’une vision néo-libérale des activités économiques et décrit un « écosystème » semi privé restant contrôlé par l’État, qui est le principal actionnaire des start-up françaises.
La deuxième partie (« Créer une start-up. Des inégalités d’accès aux inégalités de succès ») est constituée de trois chapitres. Le troisième chapitre analyse les profils socio-démographiques des créateurs, souvent des hommes jeunes très diplômés issus des couches sociales favorisées. L’auteure note des différences entre les hommes, à la recherche de réussite et de prestige, et les femmes, plutôt intéressées par l’indépendance que procure le statut d’entrepreneure. Le quatrième chapitre analyse les logiques d’engagement dans la carrière entrepreneuriale. Marion Flécher observe que, alors que dans les générations précédentes, les grandes entreprises dominaient les modèles de carrière, la création de start-up est devenue une voie encouragée durant le parcours de formation ainsi qu’à sa suite. Ses données lui permettent de distinguer trois grands types de modalités d’entrée dans le processus entrepreneurial. Le premier type (10 % des cas) regroupe des anciens commerçants, artisans ou chefs d’entreprises passés du statut d’indépendant à celui de chef d’entreprise dans une logique d’extension de leur activité et de sécurisation de leur emploi. Le deuxième type (24 %) rassemble des entrepreneurs néophytes, tout juste sortis des études ou d’apprentissage et cherchant à être indépendants. Le troisième type, majoritaire (66 %), concerne des cadres salariés entre 30 ans et 50 ans se saisissant d’une opportunité pour réaliser une réorientation professionnelle relativement sécurisée par les ressources dont ils disposent. En examinant les raisons données par les personnes interrogées, Marion Flécher distingue trois logiques entremêlées : « une logique statutaire d’émancipation des rapports de subordination salariale […], une logique statutaire de prestige et de distinction sociale […], une logique stratégique » (p. 132-133). La création d’entreprise est ici adossée au salariat, puisque la plupart des personnes ayant déjà un emploi accumulent des ressources dans un statut de salarié avant de se lancer, certains utilisant le chômage comme ressource de transition et beaucoup se retrouvant salariés de la nouvelle entreprise. Le cinquième chapitre examine les succès et les échecs. Plutôt que d’en chercher les raisons dans les entreprises elles-mêmes, Marion Flécher prend du recul et cherche à les inscrire dans un espace concurrentiel de lutte pour le pouvoir économique, qu’elle analyse à partir d’informations sur le financement de ces entreprises, leur taille et leur chiffre d’affaires. Cela lui permet de faire apparaître trois cas de figure. Les « startupeur·ses à succès » (31 %) accumulent les indicateurs de succès. Les « startupeur·ses en démarrage » (30 %) n’ont pas encore créé juridiquement l’entreprise, emploient peu de salariés, cumulent souvent les activités effectuées dans le cadre de la nouvelle société avec du travail salarié. Les « startupeur·ses d’étiquette » (39 %) ne revendiquent pas d’innovation, ne sont pas accompagnées par des incubateurs ou d’autres structures, ne bénéficient pas de financements dédiés à l’innovation, mais se désignent tout de même comme fondateurs ou fondatrices de start-up. Marion Flécher observe que dans cette compétition, le capital symbolique (la réputation) est un facteur important et que les levées de fonds sont socialement sélectives, pénalisant en particulier les femmes. Au cours de ces étapes, les fondateurs et fondatrices mobilisent leurs savoirs et savoir-faire, ce que Marion Flécher désigne comme un habitus entrepreneurial, socialement différencié et différenciant.
La troisième partie (« Diriger une start-up. De la “coolitude” aux dérives managériales ») rassemble deux chapitres. Le sixième chapitre porte sur le management de ces entreprises, souvent peu structurées formellement, que leurs fondateurs ou fondatrices voient comme une sorte de famille. Ils ou elles cherchent ainsi à les gérer selon des méthodes plus souples que celles qui prévalent dans les grandes entreprises, tout en introduisant tout de même des indicateurs de performance et une concurrence entre les salariés. Le septième chapitre aborde les désillusions vécues par les participants, une fois passé l’enthousiasme des débuts, avec les difficultés nées de la croissance des effectifs et des enjeux financiers. Mais il est difficile d’exprimer ces désillusions et les désaccords dans un collectif où l’affectif se mêle aux rapports professionnels et où existent peu de représentations de type syndical.
Dans sa conclusion (« Les start-up, un nouveau visage du capitalisme »), Marion Flécher revient sur les spécificités de ces entreprises, puis sur la distance entre ce qu’elle observe et les discours habituels sur ces entreprises : « Derrière les discours publics et médiatiques qui présentent la start-up comme une forme d’entreprise innovante, méritocratique et libérée, se dessinent une réalité contrastée, marquée par des taux d’échec massifs, une forte précarité, une pression à la performance, l’épuisement des travailleur·ses et le creusement des inégalités » (p. 237-238). Elle détaille ensuite les trois mythes que son étude lui a permis de déconstruire : « le mythe du risque et du mérite » ; « le mythe méritocratique du self-made man » ; « le mythe de l’entreprise libérée ». Pour le premier mythe, elle rappelle tous les efforts des pouvoirs publics et tous les filets de sécurité qui ont été mis en place, pour le deuxième les caractéristiques socio-démographiques (des hommes jeunes, très diplômés, d’origine sociale favorisée) et pour le troisième, les observations des désillusions dans le quotidien du travail.
Marion Flécher a réalisé une étude très complète qu’elle résume bien dans cet ouvrage, très utile aussi bien pour les personnes travaillant dans ces entreprises que pour les chercheurs en sciences sociales. Il faut souligner que son ouvrage présente beaucoup de cas concrets et d’extraits d’entretiens, très parlants.
On peut cependant nuancer certaines de ses analyses au regard de ce que montrent d’autres études.
Tout d’abord, Marion Flécher associe les start-up à l’histoire de la Silicon Valley. Si cette région industrielle a en effet joué un rôle important dans la diffusion de ce modèle, on peut cependant remarquer que la création d’entreprises par des universitaires bénéficiant de dispositifs destinés à favoriser cette pratique est plus ancienne et se situe plutôt au Massachussetts Institute of Technology dans les années 1910. C’est un détail par rapport au propos central de l’auteure, mais cela suggère que le « monde des start-up » est inscrit dans une histoire plus longue des activités d’innovation, dont il aurait pu être utile de dire un mot.
Ensuite, elle met l’accent sur la relative rareté d’innovations techniques dans son échantillon, où figurent beaucoup de personnes ayant une formation dans les domaines de l’administration et du commerce. Cela suggère que les entreprises à contenu technique, portées par des personnes formées en ingénierie et d’origine souvent plus modeste, qui étaient majoritaires jusqu’aux années 2010, n’ont pas disparu, mais sont depuis lors un peu noyées sous le flot de nouveaux projets, moins techniques, plus centrés sur les usages du numérique ou les aspects commerciaux. L’étude de Marion Flécher documente une phase récente (les années 2010-2020) au cours de laquelle la création de start-up s’est institutionnalisée, avec la structuration d’une sorte d’écosystème dans lequel les incubateurs et autres structures d’accompagnement deviennent des passages obligés pour accéder à des financements.
Enfin, comme elle compare implicitement la situation des personnes travaillant dans des start-up à celle qui prévaut dans les grandes entreprises, il serait utile d’envisager une étude comparative plus systématique pour des personnes de profil similaire.
On pourrait aussi discuter longuement des choix théoriques et méthodologiques de Marion Flécher, et imaginer les éclairages différents que pourraient produire l’usage d’autres outils (l’analyse de réseaux notamment, qui objectiverait les interdépendances et la circulation de ressources entre les membres de ce monde finalement plus hétérogène que l’on croit). Mais le plus important est que son analyse reste en permanence ancrée dans les données collectées et que ses descriptions sont crédibles.
Les start-up constituent un objet aux contours flous, trop peu étudié par les sociologues français jusqu’à présent, malgré l’importance que ce mode d’organisation prend dans l’économie mondiale. Le livre de Marion Flécher est donc particulièrement bienvenu et offre une contribution importante, du point de vue de la sociologie du travail, à un domaine de recherche encore à construire.